M. Colloghan

mardi 13 février 2018

Catalogne : Bref historique du catalanisme (2)


Lluis Companys

Nous publions à la suite les articles de Richard Neuville rédigés pour le dossier "Catalogne : La question nationale - Autodétermination et auto-organisation" d'Ensemble !
 
Doté d’institutions propres et d’usatges dès le XIIIe siècle, le peuple catalan s’est forgé une culture à partir d’événements historiques, constitutifs d’un imaginaire collectif construit le plus souvent en opposition au pouvoir castillan et ce dès la fin du XVe siècle (union contre-nature entre les couronnes de Castille et d’Aragon en 1469). Parmi les principaux événements, il y eut la guerra dels segadors (des moissonneurs), soulèvement paysan soutenu par la bourgeoisie, déclenché contre l’enrôlement dans l’armée du roi espagnol Philippe IV pour combattre les forces de Louis XIII en 1640 pendant la guerre de Trente Ans. Une chanson populaire de cette époque inspirera plus tard l'hymne officiel catalan, Els Segadors. Il y eut le 11 septembre 1714, date de la fin de la guerre de succession d'Espagne, qui se traduisit par la prise de Barcelone par les troupes franco-espagnoles. Cette défaite fut à l'origine de la fête nationale en Catalogne, la Diada nacional de Catalunya. Philippe V abolit les lois et les institutions catalanes et celles des territoires de l’ancienne couronne d’Aragon. Le pays fut désormais régi par les lois absolutistes de Castille. Ce fut le début de l’unité territoriale et politique espagnole. La langue catalane fut interdite pour les actes officiels et judiciaires et dans l’enseignement.


Au cours du XIXe siècle, un réveil politique et culturel du catalanisme se produisit (Renaissance, modernisme, bases de Manresa), il associa la modernité et la réappropriation nationale. Le premier mouvement fut connu sous le nom de Renaixença (renaissance) et émergea dès 1833. Il promut la langue, l’art et l’architecture catalans. Les intellectuels, les écrivains et autres artistes commencèrent à revendiquer leur appartenance à la culture catalane et à publier en catalan. Ce mouvement toucha également le Pays valencien et les îles Baléares. L’industrialisation fut un facteur déterminant dans le développement de la dynamique nationaliste catalane et la Renaissance littéraire et culturelle traversa les diverses réalités sociales. En 1873, quand les ouvriers de Barcelone manifestèrent pour réclamer la journée de dix heures, ils le firent pour la première fois en catalan.

Le républicanisme barcelonais professa très tôt un strict fédéralisme qu’il parvint à imposer de manière éphémère en 1873 lorsque la Ire République espagnole fut proclamée. Les élites catalanes défendaient alors un statut équivalent entre Barcelone et Madrid et un État composite qui impliquerait une forme de fédéralisme.

Au XIXe siècle, le catalanisme fut essentiellement un régionalisme qui affirmait une identité culturelle régionale sans remettre en cause l’attachement à la nation espagnole. Le premier congrès catalaniste fut organisé en 1880, il se prolongea avec la création du Centre català en 1882[1]. En 1891, l’Union catalaniste fédéra diverses organisations et adopta, l’année suivante à Manresa, un programme politique de référence, connu comme les Bases de Manresa. Au début du XXe siècle, la bourgeoisie, consciente de son rôle dans le développement de la Catalogne, s’organisa en créant la Société économique des amis du pays, un syndicat patronal et, sous l’impulsion d’Enric Prat de la Riba, un parti pour représenter ses intérêts, la Lliga regionalista (1901). Le catalanisme modéré proposa un projet de modernisation de l’État dont la forme la plus achevée fut la Mancomunitat de Catalunya (1914-1925)[2]. Elle préconisait un timide transfert de compétences à la Catalogne et servait à affirmer une unité administrative et juridique. Mais les classes populaires maintinrent également vivant le « fait différentiel », et ce fut grâce à leurs initiatives (foisonnement associatif, rénovation pédagogique, clubs culturels, athénées) que s’articulèrent étroitement luttes sociales et revendication nationale. Le début du XXe siècle fut marqué par des affrontements violents entre la bourgeoisie et la classe ouvrière et il y eut des répressions sanglantes (licenciements massifs, emprisonnements et assassinats) : Semana tràgica en 1909, lock-out en réponse à la grève générale de 1919 organisée par la CNT (1910). Á la campagne, l’agriculture était en crise et les paysans en butte avec les propriétaires créèrent leur syndicat, l’Unió de rabassaires, en 1922, qui aller jouer un rôle important derrière son leader Lluis Companys.

Le catalanisme profita du renouveau de la politique. Dans les années 1910, les classes moyennes furent gagnées à la cause catalaniste et dans les années 1930, une partie de la classe ouvrière. La dictature de Primo de Rivera (1923-1930) réprima implacablement le syndicalisme, le catalanisme de gauche et les expressions culturelles catalanes, mais contribua aussi à renforcer la popularisation des thèmes nationalistes. Une résistance armée éphémère, revendiquant l’indépendantisme, s’organisa autour d’Estat català avec à sa tête, Francesc Macià, mais elle échoua. Au cours des années 1920, une double mutation s’opéra : le catalanisme conquit les masses mais surtout, l’option de gauche prit progressivement le pas sur l’option conservatrice jusqu’alors hégémonique.

Les élections municipales du 12 avril 1931 donnèrent la victoire à une coalition nationaliste de gauche : Esquerra republicana de Catalunya (Gauche républicaine de Catalogne) et Unió socialista de Catalunya (USC). Deux jours plus tard, Francesc Macià (ERC) proclama la « République catalane, partie intégrante d’une fédération ibérique ». Cette initiative fut très mal reçue par le gouvernement républicain à Madrid, qui proposa à la place la création d’un pouvoir autonome avec comme « organe représentatif », l’institution historique, la Generalitat. En Catalogne, les élections aux assemblées constituantes espagnoles du 28 juin 1931 donnèrent de nouveau la victoire à l’ERC, qui concentrait les suffrages des classes populaires et ce au détriment de la Lliga, parti du catalanisme conservateur. Le statut d’autonomie Estatut de Núria fut approuvé par référendum le 2 août 1931. Il reconnaissait le statut de langue officielle au castillan et au catalan.

En novembre 1933, la Lliga devança ERC lors des élections générales remportées par la Confédération des droites (CEDA). Le 6 octobre 1934, alors que la grève s’étendit dans tout le pays, Lluís Companys, successeur de Macià à la présidence de la Generalitat, proclama l’« État catalan de la République fédérale espagnole », ce qui entraîna l’emprisonnement du gouvernement autonome et la suspension du statut. Lors des élections de février 1936, l’ERC obtint les deux tiers des sièges et un gouvernement du Front populaire s’installa à Madrid, qui permit le rétablissement du statut d’autonomie. Les institutions catalanes fonctionnèrent jusqu’à la chute de Barcelone en janvier 1939. Plus de 70 000 catalans s’exilèrent, parmi eux une grande partie de cadres politiques, syndicaux et intellectuels se retrouvèrent dans les camps de concentration en France.

Sous la dictature de Franco (1939-1975), les partis politiques, les droits démocratiques, la liberté d’expression et la liberté d’association furent abolis et les représailles franquistes furent massives au cours des premières années (150 000 Catalans internés, 4 000 fusillés, dont Lluís Companys le 15 octobre 1940 au château de Montjuich). En Catalogne, le régime fut spécialement dur, il supprima entre autres le statut d’autonomie et la Generalitat. La langue catalane et les symboles catalans furent interdits dans la vie publique du pays ainsi que dans les écoles. La division et la localisation des organisations catalanes en exil affaiblissent la réorganisation. Il faudra attendre 1954 pour qu’un gouvernement de la Generalitat se forme à Mexico.

L’antifranquisme ne s’articula pas d’emblée avec le catalanisme, il fallut attendre les années 1960. En lien avec l’Acadèmia de la llengua catalana, des organisations catholiques jouèrent un rôle actif dans le renouveau de la conscience nationale catalane en impulsant des initiatives à la base. La création d’Òmnium cultural en 1961, la commémoration de la Diada en 1964, etc. s’inscrivent dans cette perspective. En 1966, une plate-forme de combat réunit toutes les forces politiques antifranquistes sous la bannière d’un catalanisme rénové. Une opération habile consista à faire du catalanisme une victime du régime alors même qu’une partie des catalanistes avait fait le choix de favoriser Franco.

Au début des années 1970, les premières grèves furent organisées, à l’image de l’occupation des usines Seat dans le Baix Llobregat. La résistance culturelle s’affirma de plus en plus avec la publication de la Gran Enciclopèdia catalana (1968) et la chanson L’Estaca (1970) de Lluís Llach devint l’hymne de ralliement d’une partie de la jeunesse catalane. Parallèlement, les organisations politiques se restructuraient dans la clandestinité. La réaffirmation de l’unité des « Pays catalans »[3] s’exprimait également avec force. Pendant la dictature de Franco, la Generalitat continuait à fonctionner en exil en France.

Au cours des dernières années de la dictature, l’opposition politique et culturelle ne cessa de se renforcer avec pour mots d’ordre : « Liberté, Amnistie et statut d’autonomie ». Le « fait national » devint le patrimoine collectif de toute l’opposition et le catalanisme s’imposa donc à nouveau au cœur de la vie politique. La mort de Franco entraîna un compromis entre le retour de la monarchie (2e restauration des Bourbons) et l’autonomie de la Catalogne. Le 11 septembre 1977, une manifestation de masse rassembla un million de personnes à Barcelone en faveur d´un statut d´autonomie. Le rétablissement provisoire de la Generalitat, avec le retour d’exil de Josep Tarradellas en octobre 1977, l’approbation de la Constitution en 1978 (qui reconnaît l’existence de « nationalités historiques » à l’intérieur de la nation espagnole) et le statut d’autonomie en 1979 furent les éléments du processus de transition, qui allaient culminer avec l’élection du second Parlement de la Catalogne contemporaine le 20 mars 1980.

Pendant la « transition démocratique », l’indépendantisme fut absent du paysage politique catalaniste. Historiquement, en dehors des groupes extra-parlementaires et/ou de la lutte armée (1969-1992) et la Candidatura d’unitat popular (CUP, 1986), le séparatisme catalan s’est nourri conjoncturellement de la frustration qu’a générée le refus de l’État central de négocier un élargissement du statut d‘autonomie.

Sources :
Fernández Garcia, Alicia et Petithomme, Mathieu « Structuration et Trajectoires idéologiques des partis catalanistes et nationalistes catalans depuis la transition », Cahiers de civilisation espagnole contemporaine [En ligne], 13 | 2014, mis en ligne le 28 décembre 2014, consulté le 19 décembre 2017. URL : http://journals.openedition.org/ccec/5336  ; DOI : 10.4000/ccec.5336.
Hernàndez, F. Xavier, Història de Catalunya, Barcelona, Rafael Dalmau Editor, Col.lecció Nissaga, num.20, 2006.
Michoneau, Stéphane, « L’Invention du “problème catalan” », La Vie des Idées, 6 avril 2010.
Morera, Jean-Claude, Histoire de la Catalogne, Paris, Ed. L’Harmattan, 1992.




[1] Le Centre català était une entité catalaniste visant à défendre les intérêts moraux et matériels de la Catalogne et à construire l’unité des Catalans.
[2] Bien que ses fonctions soient limitées, elle représentait le premier pas vers la reconnaissance de la personnalité et de l'unité territoriale de la Catalogne de la part de l'État espagnol depuis 1714. En 1918, la Mancomunitat lança une campagne en faveur du statut d'autonomie de la Catalogne, qui fut approuvé par 98 % des citoyens catalans consultés en 1919. Une autre étape importante fut la promotion de l'œuvre de Pompeu Fabra, qui normalisa la langue catalane. Elle fut dissoute sous la dictature de Primo de Rivera en mars 1925.
[3] Les Pays catalans désignent les territoires de langue catalane : la Communauté de Catalogne, le Pays valencien, les Pyrénées-Orientales (Roussillon sauf le Fenouillèdes occitan), les Iles Baléares, la Principauté d’Andorre, La Frange d’Aragon, El Carche (Murcia) et l’Alguer (Sardaigne).

1 commentaire: