M. Colloghan

vendredi 10 avril 2009

Bolivie : Une politique extérieure multilatérale

Richard Neuville


A l’image de son voisin brésilien, Lula ou de son allié vénézuelien, Hugo Chávez, le président bolivien Evo Morales mène une politique extérieure multilatérale. A la différence de ses prédécesseurs, Gonzalo Sanchez de Lozada et de Carlos Mesa, tous deux chassés du pouvoir par des mobilisations populaires, l’heure n’est plus à l’alignement unilatéral sur les Etats-Unis d’Amérique. Depuis sa prise de fonction, Evo Morales a ainsi marqué une rupture et a rencontré ses homologues chinois, indien, iranien et sud-africain pour développer des relations économiques et politiques avec ces pays émergents. Il s’agit notamment de renforcer le pôle du Sud face à l’hégémonie de plus en plus contesté du mode de domination des puissances du Nord. La contradiction entre les deux pôles est de plus en plus forte et ne se gère pas sans tension. Mais, c’est surtout avec ses voisins d’Amérique latine que la Bolivie a développé des projets de coopération et tenté de renouer des relations de partenariat privilégié, notamment au sein des différentes institutions latino-américaines telles que l’ALBA, le MERCOSUR et la Communauté Andine des Nations.

Du point de vue économique et de ses exportations, la Bolivie réalise une grande partie de ses échanges avec les deux pays dominants de l’Amérique du Sud que sont l’Argentine et le Brésil. Cela est particulièrement vrai pour le gaz qui est quasiment exclusivement exporté vers ces deux pays. Les contrats négociés sous la présidence de Carlos Mesa - après la « guerre du gaz », au cours de laquelle le peuple s’était mobilisé contre le projet d’exportation du gaz en Californie via le Chili - ont certes été révisés mais sont extrêmement contraignants en terme de production. Le manque de capacité d’investissement, qui peut être imputé à l’effet de la dite « nationalisation », limite la production et la Bolivie a toutes les difficultés pour honorer les contrats. Et, c’est tout penaud qu’Evo Morales a été contraint de s’expliquer à Brasilia et à Buenos-Aires. Les relations cordiales avec les grands frères ne sont pas exemptes de tensions et de pression. Cet exemple est assez révélateur des rapports complexes que ces pays entretiennent.
Depuis la guerre du Pacifique entre 1879 et 1884 qui l’opposa à ses voisins chilien et péruvien, la Bolivie a perdu toute façade maritime et le désert d’Atacama, riche en cuivre et en nitrates. Elle se trouve enclavé au milieu du continent. Cet épisode, à l’égal de la guerre du Chaco en 1935 avec le Paraguay, reste un traumatisme douloureux. Les relations diplomatiques entre la Bolivie et le Chili avaient même été totalement rompues sous les dictatures de Pinochet et de Banzer. A son arrivée au pouvoir, Evo Morales a voulu reprendre des négociations avec le Chili. Signe d’apaisement, Fernando Lagos, président sortant du Chili, a participé à la cérémonie d’investiture d’Evo morales à Tiwanaku. Depuis, avec son homologue, Michele Bachelet, des négociations ont été entreprises pour développer les relations entre les deux pays et, dans l’agenda en treize points figure l’accès à la mer, qui pourrait se réaliser via un corridor. Nul doute que les négociations seront longues mais il s’agit là d’un signe de décrispation et révélateur des nouvelles relations entre les pays d’Amérique latine.
Avec l’accession du Mouvement vers le socialisme (MAS) au pouvoir, la Bolivie a tout de suite rejoint l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA) et signé des contrats de coopération : énergie, éducation, santé, développement rural avec Cuba et le Venezuela qui ont permis notamment l’installation de 1700 médecins cubains, l’attribution de 5000 bourses pour des étudiants en médecine, la campagne d’alphabétisation, etc. La Bolivie participe à TeleSur.
La Bolivie est également membre de la Communauté Andine des Nations mais les relations ne sont pas simples avec les pays gouvernés par la droite que sont la Colombie et le Pérou, qui ont signé des Traités de libre échange (TLC) avec les Etats-unis. Le Venezuela a même quitté cette institution en avril 2006 dont il était un des membres fondateurs. Pour sa part, Evo Morales a refusé d’engager son pays dans un TLC avec les Etats-Unis se démarquant ainsi clairement de ses voisins andins, bientôt imité par Rafael Correa en Equateur. La Bolivie a préféré s’engager dans un Traité commercial des peuples (TCP) reposant sur des principes de solidarité, de coopération et de complémentarité, tels que proposés dans le cadre de l’ALBA.
Les relations sont plus apaisées avec le MERCOSUR où la Bolivie est membre associé depuis 1996 et qu’elle pourrait intégrer prochainement après le Venezuela (devenu membre en 2006) même si l’exemple du gaz illustre bien les rapports de force en présence. La Bolivie participe également à l’Union des Nations Sud-américaines (UNASUR) ex Communauté Sud-américaine des Nations (CSN) qui tente de regrouper la CAN et le MERCOSUR en vue d’un projet d’intégration régionale (IIRSA) impulsé par le Brésil et qui prévoit 300 mégaprojets (barrages, gazoducs, autoroutes, ports, etc.) pour une interconnexion physique du continent permettant d’impulser le commerce Atlantique-Pacifique. Ces projets seraient notamment financés par la Banque Interaméricaine de Développement (BID). Cette initiative se heurte à la résistance des mouvements indigènes, écologistes et certaines ONG mais aussi à certains présidents comme Hugo Chávez, Rafael Correa et rejoint par Evo Morales. Ce vaste programme basé sur l’intégration au marché se trouve de fait en concurrence avec le programme de l’ALBA qui repose plus sur la coopération.
Compte tenu de sa faiblesse, la Bolivie a un poids limité dans les négociations internationales et pèse peu sur les accords entre l’Amérique latine et l’Union européenne (UE). Elle a demandé à réviser le projet d’accord qui sera signé les 16 et 17 mai prochains à Lima lors du 3è sommet des chefs d’Etats européens et Latino-américains. Cet accord bénéficie avant tout aux multinationales, le plus souvent européennes et particulièrement espagnoles et françaises. Pour nos deux interlocuteurs de la Chancellerie, la Bolivie a besoin d’une mobilisation de la « société civile européenne » contre ce projet qui ne prend pas en compte le changement climatique, qui favorise l’agro industrie aux dépens de la protection de la biodiversité. Ils insistent sur la défense de la souveraineté alimentaire en protégeant la production locale qui doit être destinée aux populations du pays. Ils illustrent leur propos en prenant l’exemple de la quinoa dont la demande explose en Europe et particulièrement en France et que les paysans boliviens ne peuvent plus manger. Au cours du Contre sommet Enlazados Alternativos qui se déroulera du 13 au 16 mai à Lima parallèlement au Sommet officiel, après celui de Vienne en mai 2006, le Tribunal des Peuples siègera pour juger le cas de plusieurs multinationales européennes.
S’agissant de la dette publique externe, elle a été réduite depuis 2005. La Bolivie a bénéficié de l’aide aux pays pauvres très endettés, la Banque mondiale, le FMI et la BID ont annulé environ 2 milliards de dollars de dette. Par contre, la dette publique interne a augmenté et le pays ne peut pas se passer des institutions financières internationales, ce qui est un lourd handicap quand on veut se démarquer du diktat des dites institutions. Néanmoins, en signe de protestation contre leur fonctionnement, la Bolivie et l’Equateur ont décidé de ne plus siéger au tribunal de la Banque mondiale sur les investissements (CIRDI). Par contre, la Bolivie a intégré la Banque du Sud qui regroupe les principaux pays d’Amérique du Sud et dont l’idée a été lancée par Hugo Chávez au sein de l’ALBA.


Dans ce contexte politique international, le gouvernement bolivien mène une politique multilatérale qui le conduit à privilégier les relations avec les pays émergents du Sud et à tenter de faire entendre sa voix dans les institutions sud-américaines et, par la force des choses, à ne pas privilégier de partenaires particuliers même si certaines affinités sont perceptibles. Evo Morales ne manque pas de marquer sa différence et d’exprimer ses inquiétudes sur les risques environnementaux et l’avenir des peuples indigènes comme il vient de le faire lors du forum indigène organisé à l’ONU le 21 avril dernier. Il se préoccupe beaucoup du changement climatique qui pourrait affecter particulièrement la Bolivie.
(Mai 2008)

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