M. Colloghan

mardi 24 mars 2009

Résistances populaires au néo-libéralisme en Amérique Latine

Richard Neuville


Le 1er janvier 1994, date de l’entrée en vigueur de l’ALENA (Accord de libre échange nord-américain) et surtout du soulèvement zapatiste aux Chiapas, a marqué indubitablement un changement en Amérique Latine. Elle a donné le coup d’envoi à la résistance populaire contre le néolibéralisme et à un développement de luttes multiples et diversifiées à travers le continent. Si dans un premier temps, les mouvements de résistance avaient pour but de préserver des droits sociaux face à l’offensive hégémonique du modèle économique, ils l’ont progressivement remis en cause, posé la question de la rupture et esquissé les grandes lignes d’une alternative qui garantirait les droits sociaux, politiques et culturels.


Maintien de l’hégémonie néo-libérale
Pourtant une décennie après, aucun gouvernement, aucun pays n’est véritablement parvenu à rompre définitivement avec l’hégémonie des politiques néo-libérales. Pratiquement, toutes les politiques appliquées sur le continent, à l’exception de Cuba, se réfèrent aux principes néo-libéraux. Il convient cependant de distinguer le cas du Vénézuéla où Hugo Chávez refuse clairement d’appliquer les recettes néo-libérales mais sans être toutefois encore parvenu à mettre en pratique un nouveau modèle économique. Il a néanmoins entrepris très clairement une phase de transition. (J’aurai l’occasion d’y revenir dans un prochain numéro consacré au Vénézuéla)

Par contre, il y a eu des avancées très significatives dans l’accumulation des forces au niveau social, de l’émergence de l’EZLN à la consolidation du MST brésilien, avec l’extension et le renforcement du mouvement paysan et indigène en Equateur et en Bolivie, avec l’apparition du mouvement piquetero en Argentine pour ne citer que les principaux.
Alors que le modèle néo-libéral était contesté, les dirigeants Carlos Menem, Alberto Fujimori, Fernando Henrique Cardoso, Salinas de Gortari, entre autres, appliquaient simultanément les vertus sacrées du néo-libéralisme, ce qui a entraîné la création de plusieurs mouvements de résistance et une insatisfaction généralisée de ce type de politique.
Pour autant, le modèle économique en vigueur sur l’ensemble du continent n’a pas été dépassé, par les gouvernements de Lula au Brésil ou Kirchner en Argentine.


Expériences de luttes contre le néo-libéralisme
Parmi les diverses expériences de résistance au néo-libéralisme, les résultats sont différents selon les pays du continent, certains sont dans l’impasse et d’autres sont en phase de renforcement. J’emprunte ici une classification des mouvements sociaux à Emir Sader. *
- Les zapatistes, au sud du Mexique, sont en train de consolider leur pouvoir local, avec les Caracoles et les Conseils de bonne gouvernance. Ils renforcent leurs capacités d’action locale et consolident leur implantation dans l’Etat du Chiapas mais l’EZLN ne tente pas de se présenter comme une alternative nationale. Les deux partis traditionnels, le PRI et le PAN qui ont dominé la vie politique mexicaine vont être cette fois sérieusement concurrencés par le PRD avec la candidature du gouverneur de Mexico, Lopéz Obrador mais sans que les zapatistes ne cherchent à intervenir. (Voir Rouge et vert n° 218) De même, l’EZLN ne participe pas au FSM et autres forums régionaux et thématiques. Ce mouvement se limite à communiquer de temps en temps par la voix du sous-commandant Marcos.
La théorie de la transformation du monde « sans prendre le pouvoir » influence directement l’option des zapatistes. La critique des partis traditionnels et de l’Etat tend à sur valoriser l’action de base des mouvements sociaux au détriment de la lutte politique et la recherche de construction d’une alternative.
- Un autre modèle est celui du mouvement paysan et indigène équatorien. Actrices des plus grandes luttes que le pays est connu dans son histoire, les organisations paysannes et indigènes sont parvenues à s’ériger comme une force sociale déterminante en participant activement aux luttes qui ont permis de renverser trois gouvernements successifs. Ensuite, elles furent déterminantes dans l’élection de l’actuel président de la république, Lúcio Guttiérrez. Celui-ci a immédiatement abandonné toutes ses promesses et a effectué une politique de droite, pro-américaine avec les forces traditionnelles de l’Equateur.
Le résultat a été la division des mouvements sociaux. Certains ont maintenu leur appui et ont conservé les responsabilités qu’ils exerçaient tandis que d’autres sont entrés dans une opposition ouverte au gouvernement, très déçus de cette amère expérience. Ces mouvements sociaux font aujourd’hui le bilan que les décisions importantes du pays passent par les instances du pouvoir et que s’ils ne parviennent pas à construire une alternative politique de bas en haut, ils ne pourront pas rompre avec l’hégémonie libérale.
- Le cas bolivien ressemble à l’équatorien au niveau des conséquences mais avec des différences significatives. La Bolivie se trouve dans de meilleures conditions pour surmonter la crise, elle compte des mouvements sociaux, paysans et indigènes et la confédération Ouvrière Bolivienne (COB) et surtout un parti, le Mouvement vers le Socialisme (MAS), qui est l’émanation directe du mouvement des cocaleros (producteurs de coca). Ces forces ont permis, en 2000, d’empêcher la privatisation de l’eau et en 2003, de renverser le président Sanchez de Losada.
Cependant ces luttes, plutôt que de renforcer la convergence stratégique entre les forces en présence, ont approfondi les divergences entre les mouvements sociaux et le MAS, sur la question du référendum sur le gaz. Ces différences d’appréciation ont pratiquement empêché tout type de collaboration ces derniers mois, ce qui a facilité le maintien du gouvernement actuel. L’hypothèse d’une victoire électorale du leader du MAS, Evo Morales, reste néanmoins tout à fait plausible et pourrait permettre d’engager une rupture, particulièrement sur la question de ce que l’on qualifie de « bien commun ».
- Le Brésil et l’Uruguay représentent des situations, plus ou moins similaires, de relations entre les mouvements sociaux et les forces politiques. Dans le premier cas, celui du PT et de son candidat élu, Lula, avec lequel il y a eu une délégation claire, voire organique, de la part de deux mouvements sociaux le MST et la CUT qui se sont constitués dans un processus historique parallèle.
Cependant, la distance entre les mouvements sociaux et le PT s’est accentuée, quand ce dernier a cherché à adapter les conditions pour gouverner et qu’il a adapté sa plate-forme électorale et qu’il a renoncé au non-paiement de la dette, à la régulation du capital financier, à la réforme démocratique de l’Etat, à la protection de l’environnement, aux revendications des populations indigènes, à la politique de développement alimentée par le marché interne et à l’augmentation de capacité de consommation des couches populaires, par l’augmentation des salaires en sellant des alliances qui ont permis à Lula de se faire élire après 4 tentatives infructueuses mais qui en même temps ont conduit le gouvernement à mener une politique chaque jour plus près du centre. Lula applique la même politique économique que son prédécesseur en maintenant l’hégémonie néo-libérale et surtout en s’éloignant des thèses historiques du PT et des mouvements sociaux.
Les mouvements sociaux ont résisté à la réforme de la sécurité sociale ainsi qu’à d’autres projets et mesures anti-populaires, ils auraient la possibilité d’imposer leur volonté et d’avancer vers la construction d’un modèle politique alternatif mais se serait au prix d’une rupture avec le PT qu’ils ont contribué à créer. Le MST et surtout la CUT sont loin d’avoir entériné ce choix.
- En Uruguay, la situation est plus ou moins similaire, les mouvements sociaux se sont fortement engagés dans la campagne électorale, qui a vu pour la 1ère fois la victoire du Frente Amplio, avec lequel il existe des liens très forts. Les difficultés sont moindres, elles sont celles d’un petit pays qui a connu un parcours un peu différent de ses voisins, le Brésil et l’Argentine. Malgré des similitudes dans les relations entre les mouvements sociaux et les forces politiques, l’Uruguay pourrait vivre une situation équivalente à ses voisins, ce qui annihilerait toute rupture possible avec le modèle néo-libéral. Il faudra tout de même observer le style du nouveau président, Tabaré Vasquez, pour pouvoir confirmer ou démentir cette affirmation. Les 1ères mesures indiquent qu’il entend rompre avec son prédécesseur puisqu’il a rétabli des relations diplomatiques avec Cuba et qu’il vient de conclure un accord pétrolier avec le Vénézuéla.
- L’Argentine est un cas plus exacerbé entre un nouveau mouvement social et un gouvernement sui generis, né d’une profonde crise politique et sociale, entre l’essoufflement du péronisme et un vide d’alternatives politiques. Les élections ont démontré comment la crise a horreur du vide et que contrairement à ce que certains espéraient, Nestor Kirchner est parvenu à catalyser le mécontentement populaire et à gagner une légitimité inespérée pour gouverner, y compris le mouvement piquetero se divise sur l’attitude à avoir par rapport au gouvernement et à ses initiatives. Il allie cependant la négociation, sans toutefois véritablement faire des concessions, par exemple avec le mouvement national des entreprises récupérées (MNER) et la répression à l’égard des mouvements sociaux radicaux (Zánon et certains mouvements de piqueteros).
- Le Vénézuéla représente un cas particulier actuellement en Amérique Latine, l’Etat tente d’impulser la mobilisation et l’organisation de mouvements sociaux. Chávez dispose de l’appui des forces armées et de ressources pétrolières importantes. Le mouvement bolivarien a donné une très grande impulsion à l’émergence d’un nouveau mouvement social et populaire au Vénézuéla, dominé jusqu’ici par une bureaucratie liée à l’Action Démocratique (social-démocrate) qui dans le cas d’entreprise pétrolière PDVSA était paradigmatique.
On ne trouve pas d’autres pays où l’Etat apparaît comme catalyseur de mobilisations et d’organisations sociales. Le Vénézuéla est le seul pays du continent où les droits sociaux progressent et où le processus de transformation sociale est réellement engagé, y compris au niveau de la socialisation des moyens de production. Chávez a, par ailleurs, entrepris dès son élection, le changement de cadre constitutionnel en faisant adopter une nouvelle constitution, à l’issue d’un processus participatif qui lui a permis de bénéficier par la suite d’un large appui populaire.


Quelques enseignements
- Le premier est l’échec ou le semi-échec des gouvernements élus avec l’appui des mouvements sociaux pour sortir du modèle néo-libéral, c’est le cas notamment pour le brésil, l’Argentine et l’Equateur.
- Le second est que quelle que soit la force des mouvements sociaux dans les différents pays, ils ne peuvent pas compter uniquement sur leur propre force pour constituer des alternatives de gouvernement. Les cas de l’Equateur le démontre clairement.
- Le troisième est que les mouvements de paysans et d’indigènes parviennent à mettre en pratique leurs politiques. Les cas les plus clairs sont le MST au brésil et l’EZLN au Mexique. Ils restent néanmoins soumis constamment aux pressions des pouvoirs politiques formellement constitués et à leurs politiques économiques et répressives. Ils dépendent en dernière instance des relations avec les forces politiques constituées au niveau national.
La critique des partis politiques existants ou même de la forme-parti ne résout pas la question du pouvoir et de l’hégémonie. La force des mouvements sociaux peut permettre de construire des pouvoirs locaux importants, mais qui restent limités et ne sont pas susceptibles de contester l’empire. Il s’agit donc d’occuper l’espace sous une autre forme, avec des pratiques politiques nouvelles, tout en travaillant à une perspective de construction d’une hégémonie alternative, susceptible de représenter la grande majorité de la population qui est privée de ses droits essentiels.
Malgré de réelles avancées au cours de la décennie écoulée, la rupture avec le modèle dominant reste à réaliser. Cette décennie a vu l’émergence de nouveaux mouvements sociaux de masse : paysans, indigènes, femmes, syndicats (en rupture avec le corporatisme qui a prévalu pendant des décennies), etc. Ces mouvements de résistance ont remporté des victoires importantes, comme par exemple sur la question des privatisations et ont même renversé des gouvernements. Ils ont expérimenté de nouvelles pratiques : démocratie directe, occupations territoriales mais restent soumis aux politiques des gouvernements qu’ils ont, dans certains cas, contribué à faire élire et surtout à un environnement global désastreux pour les peuples.
Au cours de la décennie, le paysage politique s’est transformé avec la victoire de partis ou de coalitions de gauche dans plusieurs pays mais les politiques menées, d’une manière générale, n’ont pas permis d’infléchir radicalement l’option néo-libérale, hormis au Vénézuéla. Certes le Brésil, l’Argentine et le Vénézuéla sont parvenus à mettre en échec l’accord de libre échange des Amériques (ALCA) mais les EUA contournent cet obstacle en privilégiant les accords bilatéraux avec les pays andins et notamment le Chili. De plus, la militarisation de l’Amérique Latine se renforce avec la création de nouvelles bases US, ce qui accroît le risque de confrontation, comme on a pu l’observer ces dernières semaines à la frontière entre la Colombie et le Vénézuéla.
Pour contrer l’empire, Chávez, Lula, Kirchner, rejoint récemment par Tabaré Vasquez ont esquissé un projet politique d’integración pour l’Amérique Latine. Ce projet consiste à unifier les pays de l’Amérique Latine afin qu’ils s’expriment d’une seule voix, à consolider l’autonomie de la région et à renforcer leur capacité d’action et de négociation en tant que bloc au niveau international. Il s’agit d’un dessein ambitieux qui tente de rompre avec la doctrine Monroe à l’œuvre depuis 1823.
De son coté, le congrès bolivarien des peuples tente de fédérer et de coordonner des mouvements sociaux : femmes, territoriaux, communautaires, paysans, indigènes, jeunes, syndicats et des partis politiques. Il réunira sa 3è conférence en avril prochain avec la participation de plus de 150 organisations du continent.
Enfin, le dernier FSM a démontré très clairement que les échanges de pratique avaient beaucoup progressé en Amérique Latine ces dernières années. C’est plus qu’un encouragement, c’est une réelle lueur d’espoir d’un changement possible même si un projet global et la définition d’un pouvoir populaire, démocratique et anticapitaliste restent à esquisser.


Article paru dans Rouge et Vert (20/05/2005)
Quelques sources :
- SADER Emir, sociologue et enseignant à l’Université d’Etat de Rio de Janeiro
« Reflexões sobre a luta antineoliberal »
Observatorio Social de América Latina n°15, septiembre-diciembre 2004, CLACSO, Buenos-Aires.
 - LANDER Edgardo, professeur de l’Ecole de sociologie à l’université Centrale du Vénézuéla
« Modelos alternativos de integración ? Proyectos neoliberales y resistencias populares » »
Observatorio Social de América Latina n°15, septiembre-diciembre 2004, CLACSO, Buenos-Aires.
 - HARNECKER Marta, « Mobilización social : Una América Latina en transformación » Entrevista para Rebelión, Venezuela, enero de 2005.
 - BOSSI Fernando Ramón, professeur d’histoire à l’Université de Buenos-Aires et animateur du « Congreso Bolivariano de los Pueblos » Entretien réalisé le 7 février par RN

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