M. Colloghan

vendredi 10 avril 2009

Bolivie : Le MAS, un instrument politique atypique

Richard Neuville


Le Mouvement vers le socialisme (MAS) a été créé officiellement en 1999 (année de sa reconnaissance par la Cour nationale électorale) sous la personnalité juridique de MAS-IPSP (Instrument politique pour la souveraineté des peuples). Il s’agit donc d’un parti récent mais qui s’inscrit cependant dans un temps assez long. Il faisait suite à l’Assemblée pour la souveraineté des peuples (ASP) créée en 1995. Il se définit comme un « parti-mouvement » et une fédération de mouvements sociaux.

C’est à partir des années 1980 que le syndicalisme paysan et notamment cocalero apparaît comme une force de grande importance sur la scène sociale et politique bolivienne. La mise en place des politiques d’ajustements structurels par le Mouvement national révolutionnaire (MNR) contribue au démantèlement du syndicalisme ouvrier et à sa reconversion qui s’oriente vers les milieux paysans et cocaleros des régions des Yungas et du Chapare. C’est dans les régions productrices que s’organise et se renforce le syndicalisme paysan, avec la montée en puissance de la Confédération syndicale unifiée des travailleurs paysans de Bolivie (CSUTCB) qui parvient à unifier les différentes organisations syndicales paysannes en 1979. Dans les années 1990, la promulgation de plusieurs lois sur la régulation de la coca par le gouvernement bolivien, sous la pression des Etats-Unis, renforce le sentiment anti-impérialiste des paysans. De nombreuses mobilisations sont organisées comme des blocages de routes et des marches qui contribuent à renforcer les solidarités entre les milieux ruraux et indiens.
La thématique ethnique prend une place de plus en plus importante dans le discours cocalero. La défense de la terre et de la feuille de coca devient une revendication identitaire et ethnique. Evo Morales, devenu leader du parti, illustre bien cette double affiliation, cocalero et aymara. Les paysans indigènes ne sont pas réellement reconnus par la gauche et, d’un point de vue institutionnel, c’est ce qui les conduit à créer leur propre instrument politique. Pensé comme une véritable fédération des mouvements sociaux avec un lien organique, le MAS est l’instrument censé les représenter.
Sa création permet de fédérer des organisations indiennes andines, comme les Quechuas et les Aymaras, les indiens d’Amazonie (une trentaine d’ethnies) et les Guaranis au Sud. Quatre organisations participent à l’acte fondateur du MAS : la CSUTCB, la Confédération des colonisateurs (CSCB), la Confédération des peuples indigènes de Bolivie (CIDOB) et la Fédération nationale des femmes paysannes de Bolivie – Bartolina Sisa (FNMCB-BS).
Les références idéologiques du MAS sont diverses, elles reposent sur une articulation complexe entre marxisme, indianisme et nationalisme révolutionnaire. Inspiré par le discours katariste, il s’agit d’en finir avec la double oppression : ethnique et de classe, de valoriser l’indianité dans un projet multiculturel et de retrouver une souveraineté nationale. Plus que la classe, c’est le peuple qui occupe une place centrale, un peuple défini comme une sorte d’alliance de classes pour s’opposer à l’oligarchie. Le tandem au pouvoir avec Evo Morales et Álvaro García Linera symbolise bien cette alliance. L’idée de nation s’exprime dans le rejet du néolibéralisme et de l’impérialisme qui structure le discours des dirigeants du MAS. Il s’agit de rétablir le contrôle de l’Etat sur les ressources naturelles et les services publics.
Se démarquant de la forme « classique » de parti, le MAS se caractérise surtout par son originalité dans son fonctionnement, sa structure et ses références idéologiques. Conçu comme un instrument politique de masse, il est rapidement parvenu à conquérir le pouvoir par la voie électorale pour engager une transformation sociale de la nation bolivienne. Son articulation avec des mouvements sociaux permet un contrôle de l’exercice du pouvoir et de peser sur les choix fondamentaux.
(Mai 2008)

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