M. Colloghan

vendredi 10 avril 2009

Bolivie : Evo Morales : Bibliographie d'une lutte

Richard Neuville


Juan Evo Morales, président élu de la Bolivie, n'a pas manqué de surprendre ses homologues étrangers lors de la première rencontre internationale à laquelle il participait. Il ne portait ni cravate, ni costume, il était vêtu d'un pull-over multicolore en alpaca et d'un blouson de cuir orné de broderies aymaras.
Quelles ont été ses influences politiques ? Elles sont assez difficiles à définir, il se dit proche de Fidel Castro et de Hugo Chávez, il a un grand respect pour Rigoberta Menchú, guatémaltèque, prix Nobel de la paix en 1992, de Marcelo Quiroga Santa Cruz, leader socialiste dans les années 70, assassiné en 1980 sous la dictature. Enfin, il voue une admiration pour le sous commandant Marcos. Selon Evo Morales, il puise ses influences « dans la vie elle-même et dans sa participation à la lutte quotidienne ».


Le dirigeant cocalero est né le 26 octobre 1959 à Isallavi, dans le département d'Oruro sur l'Altiplano, au sein d'une famille indigène de sept frères et sœurs - dont quatre décèdent très jeune - producteurs de pommes de terre et éleveurs de lamas. Son père est contraint de s’expatrier dans le nord de l’Argentine pour travailler. Le jeune Evo grandit sans chaussure, entouré d'alpacas. Ces animaux sont devenus ses compagnons de survie, de faim et de misère. Ils sont le symbole de sa vie dans l'Altiplano. Comme tant d'autres enfants de son âge, il travaille la terre - tout en fréquentant le collège – jusqu'à ce que le gel vienne détruire la récolte familiale.
Comme des milliers de petits agriculteurs mais aussi de mineurs chassés par les privatisations, la famille d’Evo Morales émigre, vers des terres tropicales à la recherche d'une nouvelle illusion : la culture de la coca dans le Chapare (dans le centre du pays). Evo étudie et travaille simultanément comme briquetier et boulanger. Il ne parvient pas à terminer le cycle secondaire et doit donc renoncer à son rêve de devenir journaliste. Il pratique le football à un bon niveau. Un temps, il gagne sa vie en jouant de la trompette. Plus tard, il devient un ramasseur de feuilles de coca et, très vite, à partir de la fin des années 70, un militant syndical.
Pour Evo Morales, la feuille de coca devient vite un symbole de luttes syndicales et politiques. Son engagement dans la résistance aux campagnes d'éradication le confronte directement à la répression et à l'ingérence des Etats-Unis. En 2000, la Drug Enforcement Administration (DEA) essaie de le tuer, une balle l'effleure. Militant actif, il occupe rapidement des responsabilités importantes au sein des syndicats de cocaleros et il contribue à fonder l’Assemblée pour la souveraineté des peuples en 1995 qui devient le Mouvement vers le socialisme – Instrument politique pour la souveraineté des peuples (MAS-IPSP) en 1999. Rapidement son aura lui permet de s’affirmer comme un leader remarquable.
Le MAS est loin d'être un parti d'avant-garde avec un programme clairement défini. C’est avant tout un outil politique que différents mouvements sociaux ont construit pour défendre leurs revendications et influencer la transformation « décolonisatrice » d'un état raciste qui exclut la population majoritairement indigène.
Elu parlementaire en 1998, comme représentant du département de Cochabamba, il est expulsé du Parlement en janvier 2002 pour avoir pris la tête de mobilisations contre l'éradication de la coca. Il est réélu la même année lors des élections générales qui voient le MAS progresser fortement dans l’ensemble du pays et échoue de justesse à l’élection présidentielle face à Gonzalo Sánchez de Lozada, le candidat soutenu par les Etats-Unis.
Le triomphe présidentiel d'Evo Morales intervient après un long et intense cycle de luttes sociales qui a permis l'émergence de nouveaux acteurs sociaux et politiques. A partir de l’année 2000, les mouvements contre la privatisation de l'eau et la « guerre du gaz » vont conduire les organisations sociales à élaborer une plateforme revendicative « l’agenda d’octobre » qui exige principalement la nationalisation des hydrocarbures et la convocation d'une assemblée constituante. Les démissions successives de deux présidents, consécutives aux mobilisations, contribuent incontestablement à créer les conditions des victoires d’Evo Morales et du MAS qui se sont engagés à appliquer « l’agenda d’octobre ».
Deux années et demi après son élection, le bilan de son action montre qu’Evo Morales a respecté ses principaux engagements. Il a entrepris la récupération de la gestion des hydrocarbures par l’Etat même si le type de « nationalisation » fait débat et s’apprête à soumettre la nouvelle Constitution à un référendum populaire en mai prochain. Il s’agit des principales exigences définies en octobre 2003. Les commentateurs, qui pronostiquaient qu’Evo deviendrait, pour certains, un nouveau Lula, pour d’autres, un nouveau Chávez, doivent réviser leur pronostic. Assurément, il n’est devenu ni l'un, ni l'autre ce qui ne l’empêche nullement de bénéficier du soutien indéfectible des deux. Il a su adopter un style particulier tant aux niveaux national qu’international et surtout constituer un binôme solide avec Álvaro García Linera, son vice-président.
(Mai 2008)

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