M. Colloghan

mardi 24 mars 2009

Luttes d'influence en Amérique Latine

Richard Neuville (18/06/2007) *


Du 8 au 14 mars dernier, Georges W. Bush a effectué une tournée en Amérique latine qui pourrait avoir des répercussions dans le rapport de forces de la région. Ponctué par un accord sur la production d’éthanol avec le Brésil, ce voyage ne vise t-il pas à rompre l’unité latino-américaine qui se dessine depuis quelques années ? En tous les cas, Hugo Chávez y a vu une menace suffisamment forte pour entreprendre une tournée parallèle et démontrer sa popularité.

Au cours du premier mandat de Georges W. Bush, le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique a été passablement absent en Amérique latine. Empêtré en Irak, il a négligé les bouleversements en cours. De fait, l’empire a perdu un peu de son hégémonie sur le sous-continent. Tout de suite après la réélection de George W. Bush, Condolezza Rice, nouvelle Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, a effectué une tournée en Amérique latine afin de reprendre les choses en main mais celle-ci s’est soldée par un échec cuisant. Quelques mois plus tard, en novembre 2005, le projet de l’accord de libre échange des Amériques (ALCA), prolongement de l’Accord de libre échange pour l’Amérique du Nord (ALENA) était de nouveau mis en échec à Mar del Plata (Argentine) grâce à l’unité sans faille des principaux leaders latino-américains : Chávez, Lula et Kirchner et à une forte mobilisation populaire. Depuis, entre décembre 2005 et décembre 2006, la gauche latino-américaine a remporté six élections présidentielles sur neuf. (Voir en annexe) Elle s’est retrouvée renforcée et la déroute complète pour l’empire n’a été évitée qu’aux prix d’une fraude magistrale au Mexique, d’une alliance entre la droite libérale et la social-démocratie au Pérou et d’une politique de terreur en Colombie. Par ailleurs, les Etats-Unis d’Amérique n’ont pas été en mesure d’imposer leur candidat (le représentant du Honduras) au Conseil de sécurité de l’ONU. Après bien des péripéties, ils ont dû composer pour trouver un compromis afin d’éviter la désignation d’une candidature présentée puis soutenue par le Venezuela. Devant l’influence croissante du Venezuela en Amérique latine et dans les Caraïbes à travers la mise en œuvre de son projet d’alternative bolivarienne pour les peuples d’Amérique (ALBA), les Etats-Unis d’Amérique ne pouvaient rester inactifs plus longtemps, c’est tout le sens de la « tournée de l’Ethanol » entreprise par Georges W. Bush en Amérique latine (Brésil, Uruguay, Colombie, Guatemala et Mexique) le mois dernier.


La production d’éthanol présentée comme une alternative au pétrole vise bien à perturber le rapport de forces en Amérique du Sud. L’accord passé entre le Brésil et les Etats-Unis d’Amérique sur la production d’éthanol à base de canne à sucre permet de relancer les échanges mis à mal par le blocage de l’ALCA et constitue un appoint aux problèmes énergétiques. Fidèles à leurs principes, bloqués au niveau régional, les Etats-Unis d’Amérique concluent des accords bilatéraux comme ils l’ont fait précédemment avec la Colombie et le Pérou. L’invitation de Lula dans la résidence présidentielle de Bush peut de ce point de vue être perçue comme un tournant dans l’équilibre des forces. Lula, en défenseur vertueux des intérêts de la bourgeoisie brésilienne et de l’agrobusiness, n’a que peu apprécié le bras de fer avec la Bolivie au sujet du gaz et semble ré-orienter sa politique extérieure. C’est une source d’inquiétude car il a obtenu, lors de sa réélection, l’appui de certaines forces de gauche et de mouvements sociaux au regard de sa politique internationale et du rôle qu’il avait su jouer lors de son premier mandat. Il existe de fait une lutte d’influence interne de plus en plus forte entre les présidents brésilien et vénézuélien.
Le renforcement de l’ALBA, qui regroupe à présent la Bolivie, Cuba, L’Equateur, le Nicaragua et le Venezuela, commence à gêner et à perturber à la fois les plans nord-américain mais également les intérêts de la bourgeoisie brésilienne.
La contre-tournée anti-libérale de Hugo Chávez dans les pays alliés (Argentine, Bolivie, Jamaïque, Nicaragua et Haïti) organisée simultanément à la tournée de Georges W. Bush en Amérique latine a probablement contribué à accentuer cette polarisation. Mais les fortes mobilisations populaires lors des rassemblements anti-impérialistes qui se sont déroulés au cours de la tournée de Hugo Chávez indiquent clairement le soutien dont il dispose au sein des mouvements sociaux. S’agissant de l’éthanol, le mouvement des sans-terre du Brésil et Via Campesina ont clairement pris position contre l’accord signé entre les présidents des Etats-Unis d’Amérique et du Brésil et, ils ont adopté avec d’autres mouvements sociaux un manifeste pour dénoncer le modèle de production de bioénergie qui va renforcer l’appropriation de territoire, de biens naturels et accroître les dégâts écologiques.


La tournée de Georges W. Bush remplissait au moins deux objectifs : en premier lieu, celui de démontrer qu’il existerait deux gauches en Amérique latine, celle avec laquelle il est possible de négocier, illustré par l’accord sur la production d’éthanol avec le Brésil et les accords commerciaux avec l’Uruguay et une autre, avec laquelle il n’est pas possible de composer et en deuxième lieu, celui de consolider les liens avec les pays proches que sont la Colombie, le Guatemala et le Mexique. Cette stratégie vise ni plus ni moins à envenimer les relations au sein du Mercosur et à contrecarrer les projets d’intégration régionale et de l’ALBA tout en consolidant les intérêts commerciaux nord-américains.


* Article paru dans Rouge et Vert
Rappel résultats des élections présidentielles
- Bolivie : Le 18 décembre 2005, Evo Morales, candidat présenté par le Mouvement vers le socialisme (MAS) est élu au 1er tour avec 54 % des voix. Il est le 1er indien élu à la présidence en Bolivie.
- Chili : Le 15 janvier 2006, Michelle Bachelet du Parti socialiste, à la tête d’une coalition de gauche est élue au 2e tour. Elle remplace le socialiste Ricardo Lagos.
- Colombie : Le 28 mai 2006, Alvaro Uribe est élu avec 62 % des voix au 1er tour face au candidat du Pôle démocratique et alternatif. L’abstention s’est élevée à 55 %.
- Pérou : Le 4 juin 2006, Alan Garcia du Parti social-démocrate est élu avec le soutien de la droite libérale au 2è tour contre le candidat Ollanta Humala, soutenu par Hugo Chavez.
- Mexique : Le 2 juillet 2006, Felipe Calderón du Parti d’action nationale (PAN) avec 36,38 % des voix a devancé officiellement Andres Manuel López Obrador du Parti de la révolution démocratique (PRD) avec 35,34 % des voix et Roberto Mondrazo du Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) avec 22,26 % des voix. Les présomptions de fraude ont été suivies de 6 mois de manifestations massives. Les Etats-Unis d’Amérique ne pouvaient permettre la victoire d’AMLO.
- Brésil : Le 29 octobre 2006, Luiz Ignacio Lula da Silva était réélu au 2 è tour avec 60,8 % des voix contre Geraldo Alckmin, candidat de la sociale-démocratie et de la droite traditionnelle.
- Nicaragua : Le 5 novembre 2006, Daniel Ortega, candidat du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) a été élu au 1er tour avec 38 % des voix. La législation exige de franchir la barre des 35 %.
- Equateur : Le 26 novembre 2006, Rafael Correa, candidat de l’Alianza Pais a été élu au 2è tour avec 57 % des voix face au candidat de droite Alvaro Noboa, dit le « roi de la banane ».
- Venezuela : Le 3 décembre 2006, Hugo Chávez Frias a été réélu au 1er tour avec 62,84 % des voix et un taux de participation de 75 % face au candidat de l’opposition, Manuel Rosales.

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