Nous publions cet article à paraître dans le numéro 9 de la revue "Adresses - Internationalisme & Démocratie" le mois prochain.
Par Richard Neuville
Créé en 2007 à l’initiative de chercheur-se-s de l’université de Buenos Aires impliqué-e-s dans l'accompagnement du processus de récupération d’entreprises par les travailleur-se-s (ERT) en Argentine, le réseau international de l’« Économie des travailleuses et des travailleurs »1 a tenu sa Xe rencontre du 27 au 29 novembre 2025 dans la ville de La Rioja, dans le Centre-Ouest argentin. Dans cet article, nous revenons sur les objectifs de ce réseau et le déroulement de sa dernière rencontre mais également sur les évolutions des ERT, telles qu'observées lors de la dernière étude publiée par le programme « Facultad Abierta ». Enfin, nous évoquons l'impérieuse solidarité internationale avec l'autogestion en Argentine en butte au libertarisme personnifié par Javier Milei.
I. Le réseau : un outil d'articulation entre la réflexion théorique et la pratique
Lors de ces rencontres, il s'agit de dépasser le strict travail académique en confrontant les différentes analyses sur les expériences autogestionnaires, à la fois celles des travailleur-se-s impliqué-e-s et celles d’universitaires. L'objectif est d’articuler la réflexion théorique et la pratique dans un espace de débat qui réunit des travailleur-se-s, des syndicalistes, des militant-e-s sociaux et politiques, des intellectuel-le-s et des universitaires sur les problèmes et de réfléchir sur les potentialités des expériences rencontrées par les travailleuses et les travailleurs. Elles sont basées sur l’autogestion et la défense des droits et des intérêts de la population qui vit de son travail, dans les conditions actuelles du capitalisme mondialisé néolibéral. Les axes de débat sont définis au regard des expériences d’autogestion générées par les travailleurs, comme les entreprises récupérées, les mouvements coopératifs de travailleur-se-s, les expériences de contrôle ouvrier et de cogestion, l’économie solidaire et les autres luttes pour l’auto-organisation du travail et l’autogestion de l’économie. Les rencontres de « l’Économie des travailleur-se-s » tentent de mettre en débat la lutte des travailleurs et des travailleuses dans les différents contextes nationaux, régionaux et internationaux sous hégémonie néolibérale mondiale. L'un des objectifs est de rechercher des perspectives des expériences d'autogestion économique des travailleur-se-s avec différents acteurs des entreprises récupérées, des expériences autogestionnaires du travail, des coopératives, des travailleurs ruraux, des mouvements sociaux, des courants politiques et des intellectuels. Avec le temps, ce réseau s'est doté d'outils d'échanges permanents et se réunit en distantiel régulièrement. Pour la France, l'Association pour l'autogestion et l'Union syndicale Solidaires en sont membres et sont représentées à ce titre aux différentes rencontres.
II. La rencontre internationale de la Rioja
La « Xe Rencontre internationale de l'Économie des travailleurs et travailleuses » s'est tenue dans la ville de La Rioja. Elle a réuni plus de 200 participant-e-s venu-e-s d'une douzaine de pays des Amériques et d'Europe, membres d'entreprises récupérées et autogérées, de fédérations de coopératives, de mouvements sociaux de l'économie populaire, d'organisations syndicales, de collectifs universitaires et d'autres collectifs liés à la classe ouvrière autogérée. Symbole du maillage des entreprises récupérées par les travailleur-se-s en Argentine, la province très peu peuplée de La Rioja (330 000 habitant-e-s) compte 17 ERT sur son territoire. Pour des raisons politiques et économiques, la participation et la diversité des représentant-e-s ont été moindres que lors des précédentes rencontres. Ainsi nombre d’ERT, de coopératives n’ont pas pu y participer pour des raisons purement économiques. Mais plus globalement, des délégations étrangères, habituellement assez importantes à l’image des mexicain-e-s ou uruguayen-e-s, ont envoyé un nombre de représentant-e-s bien plus réduit cette année, principalement des universitaires. À relever cependant la vitalité et la jeunesse de la délégation chilienne, principalement issue de la fédération de coopératives de travail et solidarité (TRASOL) qui était très étoffée avec 35 représentant-e-s, très majoritairement de femmes et qui a joué un rôle très actif.
Les débats ont porté sur les problèmes et les potentialités de l'économie autogérée dans un contexte de rudes attaques contre les travailleur-se-s liées à la progression des droites radicales et du néofascisme dans le monde. Comme le rappelle la déclaration finale, il a été réaffirmé que « face à cette menace contre les peuples du monde, la classe ouvrière doit surmonter la fragmentation à laquelle la soumet le capitalisme ultralibéral, renforcer son auto-organisation pour la défense de ses intérêts et, surtout, défendre ses expériences les plus avancées d'auto-organisation et d'autogestion »2. Ces pratiques doivent également être développées comme une forme alternative d'organisation du travail, de la production et de la soutenabilité de la vie à celle que le projet ultralibéral tente d'imposer. Comme lors des précédentes, la rencontre a été de nouveau un outil d'échanges et d'apprentissages dans une perspective d'esquisses d'alternatives autogérées à partir des expériences concrètes de la classe ouvrière dans différents contextes et régions du monde.
Les débats se sont répartis entre tables rondes et ateliers en partant du plus général vers le plus particulier avec comme thématiques : « Analyse de la situation de la classe ouvrière dans la crise politique, économique et écologique du capitalisme global. L’autogestion face aux défis des nouvelles et vieilles droites » ; « Autogestion comme pratique et comme projet alternatif. Expériences internationales » ; « les entreprises récupérées par les travailleur-se-s sous le gouvernement de Milei » ; « l’économie des travailleur-se-s dans une perspective de genre » ; « État et politiques publiques dans l’économie des travailleur-se-s » ; « La sécurité sociale dans les coopératives » ; « Analyse collective sur les interactions économiques et impacts sur les pouvoirs décisionnels » ; « Expériences d’autogestion populaire, genre et éducation » ; » Défis en termes d’organisation et politique pour le syndicalisme et autres formes d’organisation de travailleur-se-s face au capitalisme néolibéral global » ; « Production industrielle, commercialisation et articulation dans le secteur coopératif – Production agricole autogérée et communautaire » ; « Expériences d’autogestion et récupération d’entreprises en Argentine. Les défis de l’autogestion dans le contexte ultra-libéral ». En outre, différents livres ont été présentés tels que : « Produire dans la nouvelle mondialisation » ; « Les droites de droite. La victoire du capitalisme mondialisé » de Mario Hernández ; « L’autogestion comme forme de lutte. Questions pour construire un chemin commun » de la fédération TRASOL du Chili.
Pour Andrés Ruggeri, les débats se sont concentrés principalement sur l'Amérique latine et ont manqué de perspectives internationales sur l'autogestion3. La faible participation des Européens et le peu d'expériences en cours sur notre continent peuvent expliquer ce constat. Il a également expliqué que le mouvement des entreprises récupérées en Argentine est actuellement en grave danger, avec une diminution de 30 entreprises récupérées, une perte de 10% des emplois et une réduction des salaires pouvant aller jusqu'à 50% , principalement à cause des politiques économiques ultralibérales de Milei. La pénétration des idées libertariennes de Milei au sein des collectifs de travail pose des questions nouvelles sur l'impact de ces idées sur la culture de l'autogestion. Nous revenons ci-après sur ces aspects.
Lors de la clôture, la « rencontre a exprimé :
a) sa solidarité
active avec le peuple palestinien et pour la fin de l'occupation,
du
génocide et de l'agression constante de l'État d'Israël et
de ses alliés occidentaux ;
b) elle s'est prononcée contre l'agression impérialiste des États-Unis contre le Venezuela et pour la consolidation de l'Amérique latine et des Caraïbes en tant que zone de paix ;
c) son soutien à l'autogestion de l'usine GKN de Florence, en Italie ;
d) son opposition à la vente aux enchères dont menace le pouvoir judiciaire l'entreprise récupérée Gráficos Asociados de la province de Mendoza, en Argentine ;
e) sa condamnation de la fermeture et de l'ordre d'expulsion contre l'usine récupérée La Litoraleña de la ville de Buenos Aires ;
f) en soutien à la
poursuite du travail de l'usine récupérée Cristalería Vitrofín,
de
Cañada de Gómez, Santa Fe, menacée par la coupure de
l'approvisionnement de gaz ;
g) et en soutien à la loi d'expropriation de l'imprimerie Morvillo, dans la province de Buenos Aires. »
En ce qui concerne le fonctionnement de la rencontre, il a été mentionné lors de la séance plénière qu'il était nécessaire de continuer à perfectionner les mécanismes de participation et à élargir les espaces de travail, en envisageant la possibilité que ceux-ci ne soient pas subordonnés aux propositions reçues, mais qu'il y ait une planification préalable, toutes ces questions devant être traitées par le comité organisateur en vue de la prochaine rencontre. À titre d'exemple, Les questions de filières de commercialisation des produits des coopératives restent toujours en chantier.
La XIe Rencontre internationale pourrait avoir lieu en juillet 2027. Plusieurs propositions ont été formulées : Chili, Bolivie, Uruguay et Italie. Compte tenu des difficultés logistiques croissantes, de la hausse du prix des billets d'avions et d'autres questions, il a également été convenu que les rencontres régionales de 2026 n'auraient lieu que si une proposition effective était faite par une organisation se proposant de l'accueillir. Cela doit également être examiné en fonction des conditions politiques de son organisation, en raison des persécutions croissantes de l'extrême droite dans les pays où elle gouverne. À cet égard, et bien que la rencontre se soit déroulée normalement, la visite inhabituelle d'agents de la Direction des migrations dans l'un des hôtels où étaient logés des participant-e-s étranger-ère-s participant à la rencontre a été dénoncée, comme une tentative claire d'intimidation qui ne s'était jamais produite lors des nombreuses rencontres organisées précédemment en Argentine.
En conclusion, Il convient de signaler la qualité des débats, d’écoute et de tolérance entre les participant-e-s lors de cette rencontre. La participation de chacun-e à été active et a permis de réels échanges. Les divergences n'ont pas été esquivées, elles se sont exprimées sans jugement. Certaines questions restent en débat, certaines définitions également à l’image des notions de « récupération / reprises d'entreprises », d’« économie des travailleur-se-s », etc. Dans un contexte d'offensive des droites de droite et de menace néofasciste, la dimension internationale et internationaliste a été permanente. Cette offensive a fait l’objet d’une attention toute particulière compte tenu de ses conséquences pour les classes ouvrières des différents pays. Le contexte politique et économique argentin, les difficultés rencontrées par les entreprises récupérées par les travailleur-se-s (ERT) en Argentine4 ont compliqué l’organisation de cette rencontre d’un point de vue financier.
III. Un infléchissement du processus des entreprises récupérées
par les travailleur-se-s en Argentine
En septembre 2025, le programme Facultad Abierta de la Faculté de Philosophie et Lettres de l'Université de Buenos Aires et le Centre de documentation des entreprises récupérées ont publié le rapport 2025 sur la situation des entreprises récupérées par les travailleur-se-s (ERT) en Argentine. S'appuyant sur des relevés, des rapports et des enquêtes de terrain, son titre reflète bien la situation : « Les entreprises récupérées sous le gouvernement de Milei. Crise et résistance du travail autogéré »5. Il s'agit du VIIe rapport rédigé par ce programme depuis 2002, ce qui atteste d'un travail inscrit dans la durée avec une base de données permanente permettant une analyse détaillée des évolutions de ce processus6. Dans un contexte de fortes tensions sociales et politiques, il pointe des évolutions notables au niveau des entreprises récupérées par les travailleur-se-s, déjà perceptibles dans la précédente enquête.
Tout d'abord, pour la première fois depuis la crise de 2001, le nombre des ERT est en recul par rapport au décompte du précédent rapport de 2021. En effet, il passe du maximum relevé avec 430 unités à 398 en août 2025. Cette réduction du nombre d'ERT s'accompagne d'une perte d'emplois de plus d'un millier de postes de travail depuis le début de la pandémie, soit 6,5% des emplois existants précédemment. C'est une situation inédite dans le processus depuis son émergence au début des années 90. À titre d'exemple, une ERT aussi emblématique que celle de l'hôtel Bauen, qui avait résisté contre vents et marées à toutes les agressions et les tentatives d'évacuation judiciaires et policières aura été victime de la pandémie et contrainte d'arrêter pour des raisons économiques, tout comme l'hôtel Cacique Pismanta à San Juan.
Ensuite, depuis l'arrivée au pouvoir du président Javier Milei (décembre 2023), dans un contexte de fermetures massives d'entreprises et de précarisation du travail, seules trois ERT ont été récupérées correspondant à 21 travailleur-se-s.
Ces deux paramètres révèlent un infléchissement réel dans le processus de récupération des entreprises par les travailleur-se-s en Argentine depuis la pandémie et la présidence de Milei après une croissance continue pendant deux décennies.
Dans une période où « les conflits industriels et les fermetures d'entreprises continuent d'augmenter (avec entre 12 000 et 16 000 PME perdues depuis décembre 2023), cette évolution des récupérations marque une rupture avec la tendance observée lors de la crise de 2001 ». Les auteur-e-s du rapport font également remarquer qu'il y avait déjà eu « un premier infléchissement sous le gouvernement de Mauricio Macri (2016-2019) ». Et d'affirmer que « dans ce contexte, la solution des coopératives ne s'est pas encore imposée comme une issue à la situation ». Andrés Ruggeri, coordinateur du programme Facultad abierta, interrogé par l'Agence ANSOL pour Tiempo Argentina confirme ce constat : « dans le contexte actuel avec ce gouvernement, avec les choix économiques, la destruction de politiques publiques, la fermeture d'un grand nombre d'entreprises, en particulier les PME et les industries, il devrait y avoir de nouveaux processus de récupération d'entreprises, mais il n'y en a pas »7. Il fait la distinction entre la situation actuelle et celle de 2001 : « Aujourd'hui, on observe une sorte de recul du collectif vers la solution individuelle. C'est un phénomène qui est à l'œuvre. À l'époque, il n'y avait pas beaucoup d'endroits où aller si l'on perdait son emploi, il n'y avait pas beaucoup d'options. Aujourd'hui, il existe une multitude de possibilités, qui sont généralement trompeuses ou circonstancielles, comme les plate-formes et les applications numériques ». Néanmoins, ce secteur continue d'occuper 13 812 travailleur-se-s montrant ainsi la validité de l'expérience en matière d'autogestion dans un contexte politique et économique défavorable au travail autogéré.
Le rapport confirme la prégnance de la localisation des ERT avec une forte concentration sur la province et l'Aire métropolitaine de Buenos Aires (AMBA) qui représentent quasiment la moitié des récupérations avec 47 % (189 cas). La Ville autonome de Buenos Aires (CABA) représente à elle-seule 17% (68 ERT). Le reste du pays est bien représenté avec un nombre important de récupérations dans les provinces de Santa Fe (33 cas), Córdoba (24), La Rioja (17), Entre Ríos (11) et Chubut (10). Seules deux provinces (Santa Cruz et Catamarca) sur vingt-quatre ne comptent aucune ERT.
La prédominance du secteur industriel (62,8 %) dans les récupérations se confirme mais elle se diversifie : les entreprises métallurgiques (63 ERT), alimentaires (55), textiles (40), graphiques (39) et frigorifiques (22). La proportion des entreprises métallurgiques est passée de 30 % du total des ERT en 2004 à 15 % aujourd'hui. En 2025, il y a une plus grande diversification des entreprises récupérées dans le secteur industriel. Parmi les entreprises de services, on trouve principalement les médias (21), la restauration (19) et les écoles (17), ainsi qu'une grande diversité d'autres secteurs d'activité.
Les auteur-e-s du rapport rappellent que pour pouvoir contextualiser la situation actuelle des ERT, il est important d'observer le processus dans son ensemble. Une des représentations, qui continue à être présente, est l'association avec la crise de 2001, qui fut effectivement très importante pour la visibilité du processus et son impulsion. Cependant, en Argentine, il existe des entreprises récupérées depuis les années 50. C'est pourquoi, ils/elles distinguent différentes étapes avec différentes caractéristiques dans l'évolution du processus :
1. Une étape de cas précurseurs du processus de récupération d'entreprises à partir des années 50, parmi lesquelles certaines existent encore aujourd'hui.
2. Une étape de formation et de résistance aux premiers effets de la mise en œuvre du néolibéralisme dans les années 90.
3. L'étape de crise autour de 2001, qui s'étend entre les années 2000 et 2004, avec un pic d'occupations et la constitution de l’identité des ERT en tant que processus différent à la fois des conflits syndicaux classiques comme du coopérativisme traditionnel.
4. Une étape de consolidation (entre 2005 et 2015) sous les gouvernements de Néstor y Cristina Kirchner, dans un environnement macroéconomique favorable à la production, la croissance du marché interne et des politiques sociales qui ont permis la formation d'ERT, sans pour autant résoudre les problèmes de fond.
5. Une étape de résistance sous le gouvernement de Mauricio Macri, marquée par des politiques visant à contenir ou à ralentir le processus et par une détérioration notable des conditions de la production autogérée (2016-2019).
6. Une étape de baisse du nombre de récupérations sous le gouvernement d'Alberto Fernández (2020-2023), marquée par l'impact de la pandémie de Covid-19 et les signaux contradictoires envoyés par l'État, sans avancée dans la résolution des conditions nécessaires à la consolidation des ERT.
7. L'expérience ultralibérale de La Libertad Avanza (à partir de décembre 2023), avec la destruction des politiques publiques et l'aggravation des conditions macroéconomiques, phase en cours qui est analysée dans le présent rapport.
Depuis les années 90, ce sont 555 entreprises qui ont été récupérées par les travailleur-se-s, parmi lesquelles 158 ont cessé de fonctionner. Entre 1991 et 2000, il y a eu 43 récupérations ; entre 2001 et 2005 : 174 ; entre 2006 et 2015 : 220 ; entre 2016 et 2019 : 75 ; entre 2020 et 2023 : 31 et en 2024-2025 : 1. Le mouvement de récupération a eu une période d'extension à partir de 2001, qui s'est accentuée sous les gouvernements Kirchner, puis poursuivie sous Macri avant de baisser brutalement à partir de 2020.
L'analyse des données recueillies lors de l'enquête confirme les évolutions observées globalement et notamment un accroissement de la précarité et une paupérisation des travailleur-se-s. La baisse moyenne de la production est de l'ordre de 40 %, avec des pics pouvant atteindre 80/90 %. 44 % des ERT reconnaissent une diminution du nombre d'emplois. La perte est de l'ordre de 6,5 % du total des travailleurs/travailleuses des ERT de 2023. 62 % des ERT n'ont pas réussi à maintenir les salaires de leurs travailleur-se-s au niveau de l'inflation. La baisse des revenus de leurs travailleur-se-s a atteint en moyenne 40 %.
Le rapport évoque également les conséquences du cumul d'emplois, telles que la fatigue au travail, l'absentéisme, le manque de ponctualité et la perte d'engagement envers l'autogestion. Dans 74 % des ERT, certain-e-s travailleur-se-s ont dû chercher des emplois complémentaires pour maintenir leurs revenus, notamment grâce aux applications du capitalisme de plateforme. Cependant, cette situation concerne principalement les grands centres urbains. Andrés Ruggeri alerte sur une autre évolution : « Une chose que nous n'avions jamais vue auparavant était cette question de contraction économique face à la baisse des revenus et de la production. Ainsi, les travailleur-se-s ne partent pas, l'entreprise ne ferme pas, mais ils gagnent beaucoup moins ». Le plus souvent, leurs revenus couvrent leurs besoins, mais dans des conditions moins favorables qu'il y a deux ou trois ans. Face à cela, on assiste à l'apparition d'un phénomène de cumul d'emplois, qui n'est pas propre aux entreprises récupérées. Par ailleurs, depuis longtemps, le renouvellement générationnel des entreprises récupérées est très compliqué et il semble également difficile d'envisager un emploi stable pour les générations qui ont aujourd'hui moins de 30 ans. Il apparaît peu attrayant d'entrer dans une entreprise récupérée.
La baisse de la consommation, l'augmentation et la dollarisation des coûts, la perte de marchés au profit des importations, la fermeture d'entreprises de la même chaîne de valeur, l'augmentation des tarifs et la destruction quasi totale des politiques publiques destinées au travail autogéré (principalement au niveau national) sont les facteurs les plus souvent cités pour expliquer cette situation.
Bien que 54 % des ERT déclarent entretenir encore des liens avec la politique publique, il s'agit pour la plupart de programmes provinciaux ou municipaux, et pour une autre partie, du maintien dévalorisé des subventions individuelles ou des plans sociaux qui sont encore en vigueur. La quasi-totalité des programmes nationaux de soutien, d'assistance technique et de promotion du travail autogéré ont été supprimés par le gouvernement de Javier Milei. L'Institut national des associations et de l'économie sociale (INAES) a été en partie démantelé alors qu'il avait été grandement renforcé lors du précédent mandat présidentiel d'Alberto Fernández (2020-2023).
Le rapport conclut en affirmant « que le processus de récupérations d'entreprises par les travailleur-se-s en Argentine traverse actuellement une crise, que nous qualifions de crise multi causale ». Indépendamment des difficultés et des problèmes exposés, les auteur-e-s soulignent que « nous sommes encore loin de la fin de l'expérience des entreprises récupérées. Non seulement parce que, malgré toutes les difficultés, il existe encore quatre cents ERT et des milliers d'emplois autogérés, mais aussi parce que la transformation régressive du pays par l'ultralibéralisme semble également trouver ses limites en atteignant rapidement des niveaux de souffrance populaire rarement vus. Les entreprises récupérées et la création d'unités de production basées sur le travail autogéré ne sont pas une situation passagère et l'ont prouvé au cours de trois décennies d'existence, et tout indique qu'elles ont encore beaucoup à apporter à la riche histoire de la lutte de la classe ouvrière argentine ».
IV. La solidarité internationale avec l'autogestion en Argentine
Considérant les menaces exercées sur les entreprises récupérées par les travailleur-se-s (ERT) par la politique d’extrême droite et ultralibérale menée par Milei en Argentine depuis décembre 2023, le « Réseau international de l'économie des travailleuses et des travailleurs » a décidé de créer un « Comité international de solidarité avec l'autogestion en Argentine » en publiant un appel en juin 20258.
Il stipule notamment que : « Les entreprises récupérées par les travailleur-se-s en Argentine constituent le mouvement contemporain le plus emblématique de l’autogestion du travail, non seulement en Amérique latine, mais également dans le monde entier. Apparues dans les années 1990, au plus fort du néolibéralisme, elles ont acquis une visibilité mondiale après la crise argentine de 2001, avec plus d’une centaine d’occupations d’usines et d’entreprises de toutes sortes. Aujourd’hui, le mouvement compte plus de 400 coopératives de travailleurs dans toute l’Argentine, qu’il s’agisse d’usines industrielles, de producteurs de denrées alimentaires ou de prestataires de services en tout genre, y compris des écoles et des hôpitaux. Près de 14 000 travailleurs vivent du travail autogéré de ces entreprises, qui étaient en faillite et abandonnées par le capital, et qui ont été remises en service dans le cadre de l’autogestion grâce à la lutte, à la volonté et à la créativité de leurs travailleurs. L’émergence des entreprises récupérées a remis en débat au sein de la classe ouvrière et des mouvements sociaux, l’expérience historique de l’autogestion, en la portant au-delà du coopérativisme institutionnel [….] En particulier, l'expérience des entreprises récupérées est soumise à la destruction économique, la chute de la production, la baisse de la consommation et l'agression des juges, des médias et l'intensification de la répression ».
Ce processus, connu comme le « mouvement contemporain le plus emblématique de l'autogestion du travail dans le monde », est fragilisé par différents paramètres. Les travailleur-se-s impliqué-e-s dans cette expérience font preuve d'une résistance héroïque mais ils/elles ont besoin de la solidarité internationale et leur avenir concerne également le mouvement social mondial ».
Sous l'impulsion de l'Association pour l'autogestion, cet appel a été relayé en France où une quinzaine d'organisations ont apporté leur soutien. Cette liste reste ouverte, il est toujours possible de soutenir l'appel. Deux campagnes internationales concrètes ont déjà été lancées : la première, en soutien à l'entreprise frigorifique INCOB, située à Bahia Blanca, qui avait subie une inondation consécutive à un ouragan et la seconde, en appui à l'imprimerie récupérée « Nueva Era » qui nécessite des fonds pour la remise en état des machines et l’achat de pièces de rechange et des fournitures nécessaires pour démarrer la production et permettre la reprise définitive du travail de ses travailleurs associés9.
Le processus de récupérations d'entreprises par les travailleur-se-s en Argentine avait été un peu médiatisé en France au cours de la période 2002-2003 à travers quelques expériences emblématiques (Zanón/FasinPat, Brukman, Bauen, etc.) relayées par des groupes politiques. Par la suite, beaucoup moins et pourtant il s'est développé avec un triplement des récupérations au cours des 20 dernières années. Avec constance, l'Association pour l'autogestion s'est évertuée à suivre ce processus, à tenter de le faire connaître et de relayer les différents appels de solidarité. S'il s'est largement étoffé, il ne s'en trouve pas moins à la croisée des chemins depuis l'accession au pouvoir de Javier Milei et son libertarisme. Plus que jamais, les travailleur-se-s argentin-e-s impliqué-e-s dans ces expériences ont besoin d'un soutien international concret. Soyons à la hauteur de cet enjeu pour soutenir ce mouvement emblématique de l'autogestion dans le monde.
Richard Neuville
1 Richard Neuville, « L’« Économie des travailleur-se-s, un réseau international et un concept en construction », Adresses n°11, Avril 2025, p.60-62 :
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/wp-content/uploads/2025/04/adresses-nc2b011.pdf
2 DECLARACIÓN FINAL DEL “X ENCUENTRO INTERNACIONAL LA ECONOMÍA DE LAS Y LOS TRABAJADORES”, La Rioja, 29 de noviembre de 2025, Site du programa Facultad Abierta : Recuperadas.doc : https://recuperadasdoc.com.ar/ENCUENTROS/Declaraci%C3%B3n%20Final%2009122025.pdf Consultable en français sur le site de l'Association pour l'Autogestion : https://autogestion.asso.fr/
3 Webinaire de bilan de la rencontre de La Rioja organisée par l'Association Autogestion et l'Union syndicale Solidaires le 15 décembre : https://autogestion.asso.fr/debut-de-la-rencontre-internationale-pour-leconomie-des-travailleur-se-s-en-argentine/
4 Richard Neuville, « Argentine : Les entreprises récupérées en butte au libertarisme », Association Autogestion, 29 octobre 2025 : https://autogestion.asso.fr/les-entreprises-recuperees-en-butte-au-libertarisme/
5 Rapport 2025 du programme Facultad abierta - Centre de documentation des entreprises récupérées - Faculté de Philosophie et de Lettres - Université de Buenos Aires
https://recuperadasdoc.com.ar/INFORMES/Informe%20ERT%202025%20Programa%20Facultad%20Abierta%20UBA.pdf Voir également les chiffres clés de ce rapport :
https://recuperadasdoc.com.ar/INFORMES/Datos%20principales%20informe%20ERT%202025.pdf
Traduction en français : https://autogestion.asso.fr/app/uploads/2025/10/Synthese-rapport-2025-ERT-Argentine_traduction_fr.pdf
6 Des articles de synthèse en français ont été rédigés par l'auteur de cet article sur les rapports publiés par le programme « Faculté ouverte » depuis 2005 : - « Argentine : Les défis récents des entreprises récupérées (2015-2021) », Association Autogestion, 19 Oct 2021 : https://autogestion.asso.fr/argentine-les-defis-recents-des-entreprises-recuperees/
- « Un processus continu de récupération d’entreprises en Argentine », Janvier 2017, Association Autogestion, 5 Janvier 2017, http://www.autogestion.asso.fr/?p=6604 & Alter Autogestion, 3 janvier 2017 : http://alterautogestion.blogspot.fr/2017/01/un-processus-continu-de-recuperation.html ; Autogestion : l’Encyclopédie internationale, Syllepse / Association pour l’autogestion, Tome 7, 2019, p.22-27.
- « Les entreprises récupérées menacées par la politique de Macri », Association autogestion, 7 Juillet 2016, http://www.autogestion.asso.fr/?p=6184 & Alter Autogestion, 6 juillet 2016 : http://alterautogestion.blogspot.fr/2016/07/les-entreprises-recuperees-menacees-par.html
- "Éléments saillants du IVe relevé des entreprises récupérées en Argentine", Mai 2014 ; Alter Autogestion, 10 mai 2014 : http://alterautogestion.blogspot.fr/2014/05/elements-saillants-du-ive-releve-des_10.html
- "Plus de 60 entreprises récupérées ces trois dernières années en Argentine", Rouge & Vert, n°378, Avril 2014, p.3-4 ; Association Autogestion, 28 avril 2014 : http://www.autogestion.asso.fr/?p=4227 & Alter Autogestion, 28 avril 2014 : http://alterautogestion.blogspot.fr/2014/04/plus-de-60-entreprises-recuperees-ces.html ; « Plus de 60 entreprises récupérées entre 2010 et 2013 », Autogestion : l’Encyclopédie internationale, Syllepse / Association pour l’autogestion, Novembre 2015, p.180-185.
- « Les entreprises récupérées par les travailleurs en Argentine », Dossier, Association Autogestion, 31 octobre 2012 : http://www.autogestion.asso.fr/?p=2071
- « Argentine : les entreprises récupérées se consolident ! », Rouge & Vert, n°318, Janvier 2011, p.13-16 ; Alter Autogestion, 3 janvier 2011 : http://alterautogestion.blogspot.fr/2011/01/argentine-les-entreprises-recuperees-se.html ; Repris sous le titre : « Consolidation des entreprises récupérées », Autogestion : l’encyclopédie internationale, Format numérique, Syllepse / Association pour l’autogestion, Novembre 2015, p.145-153.
- « Argentine : entreprises récupérées », Synthèse du deuxième rapport sur les entreprises récupérées par les travailleurs de l’Université publique de Buenos Aires », Rouge et Vert, n° Vert n°241, juin 2006, p14-16 ; Alter Autogestion, 19 mars 2009 : http://alterautogestion.blogspot.com/2009/03/argentine-entreprises-recuperees-2.html
7 Agencia ANSOL, « Crisis multicausal: 3 empresas recuperadas y fuerte resistencia en la era Milei », Tiempo Argentino, 11 octobre de 2025 : https://www.tiempoar.com.ar/ta_article/3-empresas-recuperadas-milei/
8 « Appel à rejoindre le Comité international de solidarité avec l’autogestion en Argentine », Association Autogestion, 9 juillet 2025 : https://autogestion.asso.fr/appel-a-rejoindre-le-comite-international-de-solidarite-avec-lautogestion-en-argentine/ ; Blog du Comité international (onglet français) : https://solidaridadautogestion.noblogs.org/fr/
9 « Campagne de solidarité avec l’entreprise récupérée Nueva Era en Argentine », Association Autogestion, 11 Novembre 2025 : https://autogestion.asso.fr/campagne-de-solidarite-avec-lentreprise-recuperee-nueva-era-en-argentine/

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire