M. Colloghan

mercredi 7 décembre 2016

Succès de la IIe rencontre euro-méditerranéenne de l’« Économie des travailleur-se-s » à Thessalonique

Par Benoît Borrits et Richard Neuville1


La deuxième rencontre euro-méditerranéenne de l’« Économie des travailleur-se-s » s'est tenue à Thessalonique, dans les locaux de l'usine autogérée de VioMe du 28 au 30 octobre 2016. Le choix du lieu avait été adopté au consensus au sein du réseau européen au printemps dernier compte tenu du contexte sociopolitique de la Grèce mais également du caractère emblématique et symbolique de l'expérience de cette usine.


En effet, les travailleurs  et travailleuses de VioMe occupent les locaux de l'usine depuis 2011 et ont relancé la production de produits ménagers (savons, détergents) ; aujourd'hui la production se poursuit, malgré les tentatives de mise en vente aux enchères de l’infrastructure par les propriétaires « légaux » mais la mobilisation des VioMe est jusqu'à présent parvenue à y faire obstacle, comme ce fut encore le cas tout récemment en octobre. Les travailleuses et travailleurs de VioMe ont également mis en place un véritable modèle autogestionnaire : décisions collectives prises en assemblées générales, mise en place de réseaux de soutien et de distribution solidaires, création au sein même de l’usine d’un dispensaire social autogéré. C'est ainsi que VioMe travaille en lien avec le dispensaire autogéré de Thessalonique et les réfugié-e-s du camp situé à proximité de la ville. Comme leurs homologues argentins, ils montrent qu'il est possible de tisser des liens à travers des pratiques autogérées et concrètement, esquisser une autre société qui fasse le lien entre les travailleuses et travailleuses, les exploité-e-s, les migrant-e-s et plus généralement les victimes de la crise que les capitalistes veulent nous faire payer à leur place. Autant de facteurs qui justifiaient amplement le choix du lieu.



Cette rencontre s'inscrivait dans le cadre du réseau international initié en 2007 lors de la première réunion organisée en Argentine, à l'initiative du programme Faculta Abierta de l'université de Buenos Aires. Lors de la 4e édition en juillet 2013, à Paraíba (Brésil) le principe de l‘organisation de rencontres régionales entre deux rencontres mondiales avait été acté. Les premières réunions régionales (Europe, Amérique du sud, Amérique du nord et centrale) avaient eu lieu en 2014 en France, en Argentine et au Mexique. Elles sont avant tout conçues comme des espaces de débat et d‘articulation entre des travailleur-se-s, des chercheur-se-s et des militant-e-s sociaux et politiques autour des problématiques qui concernent les luttes des travailleurs et des travailleuses pour l‘autogestion. Les mouvements de reprise des entreprises sont non seulement pratiques mais porteurs de théorie. Il est donc essentiel d‘articuler les pratiques des entreprises récupérées et les apports des chercheurs. Elles s‘intitulent « Économie des travailleurs » pour élargir le mouvement aux multiples formes de luttes du monde du travail qui peuvent s‘y agréger et créer un réseau de différentes expériences en cours à l’échelle mondiale. Comme l’a rappelé Andrés Ruggeri2  à Thessalonique dans son intervention inaugurale :
 
« Si ces initiatives constituent avant tout une forme de résistance contre la précarisation, la fragmentation des formes de travail et l’expulsion des travailleur-s-e-s, elles sont également porteuses d‘alternatives face à la crise provoquée par le capitalisme global. L’autogestion apparaît donc comme une manière de résister aux processus d’exclusion tout en créant quelque chose de différent. Elle n’est donc pas seulement une alternative car la multiplication des expériences renforce les travailleur-se-s qui restent en relation de dépendance, parce qu’elle apparaît comme une alternative au chômage et démontre qu’il est possible de récupérer l’outil de travail si les patrons ferment les usines et les entreprises. Une alternative plus humaine, plus solidaire est possible. Mais également, elle renforce les travailleur-e-s privé-e-s d’emploi qui peuvent observer avec les expériences comme VioMe, Campichelo, Hôtel Bauen, Fralib qu’il existe une perspective".

Pour illustrer le propos, il a rappelé que lors de la première rencontre en Argentine en 2007, il y avait 200 entreprises récupérées en Argentine et qu’il en existe à présent 3703. Le processus se poursuit en Argentine -même s’il est beaucoup moins médiatisé et évoqué en France- et il s’est étendu dans de moindres proportions à plusieurs pays dans les Amériques et en Europe depuis 2008.

Yves Baroni, délégué de Scop-TI


Cette rencontre faisait donc suite à la première rencontre européenne qui avait eu lieu début 2014 à Gémenos chez les Fralib (désormais Scop TI) alors en lutte qui avait réunie 200 participant-e-s et qui avait permis de créer le réseau régional[4]. Avec 500 participant-e-s à la rencontre de Thessalonique, la progression est évidente. Étaient présentes des représentant-e-s d’entreprises autogérées, d’organisations syndicales, d’associations et des universitaires, venu-e-s de l’État espagnol (notamment du Pays basque et de la Catalogne), d’Italie, de France, d'Allemagne, de Croatie, de Serbie, de Bosnie, de Grande-Bretagne, de Turquie, de Pologne, de Russie et bien sûr de Grèce et  même du Kurdistan par vidéoconférence. En outre, y assistaient également des délégations d’Argentine, de Colombie et du Mexique, faisant ainsi le lien avec la rencontre sud-américaine qui s'était tenue la semaine précédente (du 20 au 22 octobre) en Uruguay avec la participation de 400 délégué-e-s et celle d'Amérique du Nord et centrale fixée la semaine suivante. (du 3 au 5 novembre). Ces trois rencontres s'inscrivaient dans la préparation de la réunion mondiale biennale qui se tiendra fin août 2017 dans la province de Buenos-Aires, dans un contexte politique national qui a évolué sensiblement depuis l’élection de Macri à la présidence[5]. Les délégué-e-s d’usines récupérées (terme utilisé en Amérique latine) venaient de France, d’Italie, de Serbie, de Croatie, de Bosnie, de Turquie, de l’État espagnol et de Grèce. Des organisations syndicales défendant les valeurs de l'autogestion étaient présentes : Solidaridad Obrera (Etat espagnol), ELA (Pays basque), RIS (Croatie), IP (Pologne) et l'Union syndicale Solidaires.

Une partie de la délégation française


La délégation française était relativement étoffée et plurielle. Bien sûr la SCOP-TI (ex-Fralib) était représentée mais également les Amis de la Fabrique du sud (ex-Pilpa) de Carcassonne, une importante délégation de l'Union syndicale Solidaires, des syndicalistes CGT, des associations telles qu'Attac ou le RIPESS, deux journalistes dont un de Politis, sans parler de la présence de différent-e-s adhérent-e-s de l'Association Autogestion.

Ces journées ont été très riches en débats et en réflexions, non seulement sur les principes de l'autogestion, mais aussi sur leur application concrète et les liens entre entreprises autogérées, syndicats et associations. Après une première journée portant sur la présentation de 10 entreprises récupérées, les débats de la seconde journée se sont focalisées sur les occupations d'usines, les valeurs et relations dans l'autogestion, les caractéristiques d'une économie des travailleurs militantes et alternatives, l'autogestion en dehors de la sphère productive, la place de l'autogestion dans la transformation sociale, la place des syndicats et des structures de soutien, les réseaux locaux et internationaux d'entreprises récupérées ainsi que la réappropriation du bien public à commencer par les services publics.

Les travailleurs de VioMe ont pris l'initiative de réunir séparément les travailleurs des entreprises récupérées présentes pour travailler sur trois thèmes :
- Qu'est-ce qu'une économie des travailleurs ? Quels en sont les critères ?
- Mise en place d'un fonds de solidarité entre entreprises récupérées.
- Échanges de produits entre entreprises récupérées.
Cette initiative nous paraît essentielle et d'une nature profondément autogestionnaire pour la suite du processus de ces rencontres. Ce sont en effet les premiers concernés qui sont les plus à même de définir le périmètre de ces rencontres ainsi que ses objectifs. Malheureusement, cet appel a été mal relayé en amont dans les différentes entreprises participantes. Si un accord de principe se fait jour sur le contenu d’une « économie des travailleurs » et l’exigence qu’ils ont à l’égard de la forme coopérative, celui-ci devra être validé dans les différentes entreprises participantes. Il a par ailleurs été convenu de renforcer les relations bilatérales de distribution de produits entre entreprises afin d’aller progressivement vers un réseau mutualisé.

Il convient de saluer la remarquable organisation et le travail préparatoire réalisé par nos camarades grecs depuis des mois qui a largement contribué à la réussite de cette rencontre, tant du point de vue programmatique que logistique.

Pour l'Association Autogestion, cette seconde rencontre régionale a indéniablement été un succès. L'enjeu est désormais de constituer un réseau permanent susceptible d'engager un processus politique autour du concept de l'économie des travailleurs et de solidarité active entre les expériences. Il ne saurait se limiter à l'organisation des rencontres tous les deux ans. L'association autogestion y contribuera au regard de ses capacités et de ses spécificités en continuant de mobiliser différents acteurs en France. Ces rencontres sont un espace de débat essentiel pour esquisser un nouveau projet de société, d’économie, de culture qui dépasse le capitalisme mais également pour trouver des outils pour le combattre à partir des lieux de travail.

Après les deux premières éditions en France et en Grèce, la prochaine rencontre euro-méditerranéenne se déroulera en Italie dans les locaux de l'usine récupérée Rimaflow à Milan en 2018. Elle s’ouvrira notamment aux expériences autogestionnaires en cours dans le domaine agricole rural et urbain pour reconquérir la souveraineté alimentaire.

Article rédigé pour Cerises et Contre Temps

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Les propositions de VioMe pour l’assemblée des entreprises récupérées lors de la seconde rencontre « L’économie des travailleurs » du 30 octobre 2016

L’expérience négative du fonctionnement des coopératives agricoles (qui sont les exemples les plus connus de coopératives en Grèce) nous montre que nous devons expérimenter des pratiques nouvelles et différentes concernant notre travail de tous les jours, nos modes de décision ainsi que nos droits et devoirs en tant qu’entreprise autogérée.

Nous, les travailleurs de VioMe et les participants de cette assemblée, voudrions faire des suggestions afin de répondre aux problèmes qui se posent dans la gestion des coopératives. Nous souhaiterions que ces suggestions soient débattues dans les assemblées des autres entreprises récupérées afin que vous veniez à la seconde rencontre euro-méditerranéenne « L’économie des travailleurs » avec vos propres suggestions, dans l’objectif d’élaborer des positions communes et de prendre des décisions partagées.

Les quatre sujets que nous voudrions aborder sont les suivants :

1. Le sens du coopérativisme. Selon nous, il ne devrait pas y avoir de distinction entre les travailleurs et les sociétaires dans une coopérative. La distinction entre ceux qui travaillent et ceux qui détiennent des actions est une caractéristique d’une entreprise classique telle qu’une SA qui ne doit pas être reproduit dans une coopérative. Au lieu de cela, nous suggérons que chaque travailleur soit sociétaire et que chaque sociétaire soit un travailleur.

2. Nous voudrions relancer une idée qui avait été émise dans la précédente rencontre « Économie des travailleurs » de Marseille : la constitution d’un fonds commun, d’un fonds d’aide mutuel entre entreprises récupérées et toute coopérative qui souhaiterait y participer. Nous proposons la création d’un compte commun dans lequel nous pourrions déposer – par exemple – 1 % du chiffre d’affaires annuel. Ce fonds pourrait être utilisé pour aider toute entreprise en difficulté financière ou pour aider à établir de nouvelles coopératives qui nécessitent du financement.

3. Nous voudrions échanger des idées sur le fonctionnement des coopératives. Même si nous ne pouvons prendre des décisions sur ce sujet dans le cadre de cette rencontre, ce type de discussion peut nous aider à avancer et commencer un dialogue entre entreprises récupérées et collectifs qui pourrait déboucher sur des décisions lors de la prochaine rencontre.

Nous, les travailleurs de VioMe, pensons que la seule structure de décision doit être l’assemblée des travailleurs et que celle-ci doit conditionner les divers comités exécutifs qui mettront en pratique les décisions de l’assemblée. Les membres de la direction sont des délégués qui ne doivent pas se substituer à l’assemblée ; ils sont révocables et contrôlés par l’assemblée durant leur mandat. Ils ne sont pas nécessairement membre du conseil d’administration.

4. La proposition de soutien mutuel entre entreprises récupérées doit aussi prendre la forme d’un réseau commun de distribution. Nous pourrions trouver des moyens de distribuer les produits des autres entreprises par nos réseaux locaux. Par exemple, nous pouvons distribuer les thés Scop-TI en Grèce et vice versa. Cette distribution réciproque ne devra pas seulement être prise en charge par deux entreprises, mais par un réseau logistique ouvert qui permettrait la distribution des produits des entreprises récupérées à travers toute l’Europe et qui nous permettrait d’économiser les frais d’expédition. Il est, de ce point de vue, intéressant de s’inspirer des pratiques de nos collègues de RiMaflow.

Nous le voyons comme un réseau qui regrouperait toutes les entreprises intéressées, qui pourrait mettre en place des stocks à des endroits adéquats à partir desquels les produits pourraient être distribués à travers toute l’Europe, et de créer une boutique web qui pourrait faciliter les ventes Internet. En se développant, ces activités créeront des emplois pour les chômeurs.

Nous proposons une réunion ouverte de l’assemblée des entreprises récupérées dimanche 30 octobre, troisième jour de la rencontre « L’économie des travailleurs », afin de discuter de ces sujets – ou de tout autre que vous voudriez proposer à votre réseau – et chercher à obtenir une position consensuelle qui nous permette d’initier des actions communes.

Pour cela, nous suggérons que les assemblées des différentes entreprises récupérées discutent les questions susmentionnées et nomment des délégués pour participer la rencontre du 30 octobre.

Dans l’attente de vous retrouver.

Solidairement,

Les membres de la coopérative de travailleurs de VioMe.

1 Benoît Borrits et Richard Neuville sont animateurs de l‘Association Autogestion, http://www.autogestion.asso.fr/
2 Andrés Ruggeri est anthropologue, coordonnateur du programme Facultad Abierta de l’université de Buenos Aires, il a impulsé la création des rencontres et du réseau international de l’ « Économie des travailleur-e-s ». Cf. Entretien in Contre Temps, n°22, 3e trimestre 2014, p.109-113.
3 Centro de Documentación de Empresas Recuperadas, « Las empresas recuperadas por los trabajadores en los comienzos del gobierno de Mauricio Macri- Estado de situación a mayo de 2016, Callao cooperativa cultural, Mayo de 2016.
4 Richard Neuville, « Rencontre européenne « L’économie des travailleurs » dans l’entreprise Fralib (31 janvier-1er février 2014) », Contre Temps n°22, 3e trimestre 2014, p.99-103 ; Benoît Borrits, « Rencontres « L’économie des travailleurs » : un essai à transformer », Février 2014, site Association Autogestion : http://www.autogestion.asso.fr/?p=3939

5 Richard Neuville, « Les entreprises récupérées menacées par la politique de Macri », Site Association Autogestion, Juillet 2016 : http://www.autogestion.asso.fr/?p=6184

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