M. Colloghan

mardi 22 juillet 2014

Rencontre européenne « L’économie des travailleurs » dans l’entreprise Fralib



Nous publions successivement un article et deux entretiens publiés dans la revue ContreTemps n°22 -Eté 2014.

Par Richard Neuville*

La première rencontre européenne « L’économie des travailleurs » s’est tenue les 31 janvier et 1er février 2014 dans les locaux de l’usine occupée Fralib à Gémenos (Bouches du Rhône). Elle a été organisée par le programme « Faculté ouverte » de l'Université de Buenos Aires, le Département d’études du travail de l’Université autonome de Mexico-Xochimilco, l'institut de sciences économiques et autogestion (ICEA-Etat espagnol), le réseau Workerscontrol.net, les travailleurs de Fralib et l’Association pour l’autogestion, avec le soutien de l'Association Provence Solidarité Amérique du Sud.


Elle a réuni près de 200 travailleur-se-s, universitaires, militant-e-s syndicaux et politiques, en provenance d’une douzaine de pays d’Amérique latine et d’Europe, principalement du Sud. Des travailleurs d’expériences italiennes : Rimaflow (Milan) et Officine Zero (Rome), de l’entreprise grecque Vio.Me, de Pilpa (Carcassonne), de l’entreprise textile Pigüé (Argentine) étaient présents. Participaient également des collectifs coopératifs qui promeuvent et pratiquent l’autogestion, comme le Réseau de collectifs autogestionnaires de Madrid, el Mouvement Prokret za Slobodu (Serbie), des représentants d’organisations syndicales comme la CNT et la CGT (Etat espagnol), la CGT et l’Union syndicale Solidaires (France), la FAU (Allemagne) et des groupes militants de l’Association pour l’autogestion, d’ATTAC, d’Espaces-Marx, de l’Union régionale des SCOP, etc. et politiques des Alternatifs-Ensemble ! et du NPA. Parmi celles et ceux qui organisèrent les rencontres précédentes, participaient Celia Pacheco de la Université autonome métropolitaine Xochimilco de Mexico, Flávio Chedid et Vanessa Sigolo du Brésil[1], et Andrés Ruggeri[2], directeur du Programme Faculté ouverte[3]. Des participant-e-s qui selon Benoît Borrits, de l’association pour l’autogestion, « ont ainsi pu débattre, confronter les expériences et surtout de tenter de répondre à la question de savoir si les initiatives de reprise d'entreprises par les travailleurs sont une réponse à la crise et préfigurent l'organisation d'une nouvelle société »[4].

Depuis leur origine, ces rencontres sont conçues avant tout comme des espaces de débat et d’articulation entre des travailleur-se-s, des chercheur-se-s et des militant-e-s sociaux et politiques autour des problématiques qui concernent les luttes des travailleurs et des travailleuses pour l’autogestion. Les mouvements de reprise des entreprises sont non seulement pratiques mais porteurs de théorie. Il est donc essentiel d’articuler les pratiques des entreprises récupérées et les apports des chercheurs. Elles s’intitulent « Économie des travailleurs » pour  élargir le mouvement aux multiples formes de luttes du monde du travail qui pouvaient s’y agréger. Elles visent également à contribuer à la construction d’alternatives face à la crise provoquée par le capitalisme global.

Initiées par le Programme faculté ouverte de la Faculté de philosophie et de lettres de l’Université de Buenos Aires (Argentine), les deux premières éditions s’étaient tenues en 2007 et 2009 à Buenos Aires. En 2011, la 3e rencontre s’était réalisée à Mexico en partenariat avec le Département des relations sociales de l’Université autonome métropolitaine et l’unité Xochimilco (UAM-X). Lors de la 4e édition en juillet 2013 à Paraíba (Brésil) a été acté le principe de l’organisation de rencontres régionales entre deux rencontres mondiales[5].

Début décembre 2013, lors d’une réunion de travail improvisée à Gémenos, à l’initiative des argentins, l’organisation de cette rencontre a été envisagée et les bases ont été jetées pour l’organiser dans les meilleures conditions. En moins de deux mois, la rencontre européenne est devenue une réalité et, pour la première fois, ce type de rencontre sortait de l’Université pour se tenir dans une entreprise occupée. Mais il s’agissait également de déplacer la réflexion théorique et de partager l’expérience des travailleurs d’une région périphérique, l’Amérique latine, qui a expérimentée les recettes néolibérales dans les années 70 et a subie des plans d’ajustement successifs, vers une région du centre du capitalisme, la vieille Europe, aujourd’hui touchée par la tourmente, même si elle se concentre plus particulièrement dans le bassin méditerranéen. Comme l’a déclaré Andrés Ruggeri : « L’Europe a une forte tradition autogestionnaire mais elle l’a, hélas, oubliée. Les conditions d’une résurgence sont là mais les expérimentations sont portées par des groupes isolés, à tel point que ce sont des argentins qui ont pris l’initiative d’une rencontre en Europe ! »[6].

Effectivement, les récupérations d'entreprises par les salariés se développent aujourd'hui en Europe. En France, plusieurs se sont concrétisées ces dernières années : SeaFrance, Acieries de Ploërmel, Hélio-Corbeil, Arfeo, Fontanilles, SET et tout récemment Pilpa mais elles éprouvent des difficultés pour se coordonner. En Italie, des anciens sites industriels abandonnés par leurs anciens propriétaires sont occupés par leurs travailleurs qui inventent une nouvelle façon de produire. En Grèce, les anciens travailleurs de l'entreprise Vio.Me. occupent leur site et ont lancé, sous une forme autogérée, une nouvelle production de produits ménagers biologiques. Des initiatives de travailleurs et d’équipes syndicales se développent ici et là, d’où l’intérêt de les fédérer afin que l’Europe, en crise économique depuis plus de cinq années, suive la voie des expériences latino-américaines en cours depuis plus de vingt ans mais le vieux continent doit également renouer avec sa tradition autogestionnaire et cette responsabilité n’incombe pas seulement aux travailleurs mais également aux équipes syndicales, avec le soutien de la gauche radicale.

Quel lieu plus emblématique que l’usine Fralib pour tenir cette rencontre ? Les ouvriers et ouvrières de Fralib engagé-e-s dans la lutte depuis trois ans contre la multinationale Unilever, qui a décidée de délocaliser la production en Pologne, posent non seulement la question de la récupération des postes de travail mais également celle d’un type de production naturelle et locale sous la forme coopérative, imitant en cela les expériences de 300 entreprises en Argentine et 400 en Amérique latine.

La rencontre de Gémenos était structurée autour de quatre tables rondes thématiques et géographiques :
  1. La crise et les réponses à partir de l’autogestion en Amérique Latine ;
  2. Les entreprises occupées et récupérées en Europe (expériences en France, Italie, Grèce, Espagne, Serbie) ;
  3. Les mouvements de résistance face à la crise ;
  4. Précarité de l’emploi, migrations et chômage en Europe et les défis du syndicalisme dans le nouveau contexte européen et mondial
Si la participation européenne avait été faible lors des précédentes rencontres, la décision de l’organiser à Gémenos a permis non seulement de l’accroître mais elle reflète également la montée des luttes contre la précarité et pour l’autogestion dans le contexte de crise qui touche l’Europe, tout particulièrement les pays de la Méditerranée. Ce contexte a été un des axes de débat : comment résister à la crise et intégrer l’alternative autogestionnaire en tant qu’élément central de cette résistance à l’économie néolibérale dans le cadre de la mondialisation capitaliste ? Cette rencontre a permis d’articuler un espace de débat et d’échange entre diverses expériences en cours en Espagne, en France, en Italie, en Grèce et en Serbie, pas seulement en termes théoriques mais bien au niveau des pratiques mises en œuvre par différents collectifs face à la crise.

C’est ici que les expériences latino-américaines des entreprises récupérées et d’autres mouvements sociaux se connectent avec les européennes. Ce n’est pas un hasard si la première table ronde a proposé un débat sur les entreprises récupérées et le contrôle ouvrier dans des pays comme l’Argentine, le Brésil, le Venezuela et le Mexique. Elle a réuni des travailleurs d’entreprises récupérées comme Francisco Martínez, des Textiles Pigüé avec des chercheurs qui soutiennent les processus d’autogestion ouvrière dans ces pays, dressant un panorama permettant de comparer avec les cas européens exposés ensuite. Comme l’a indiqué Andrés Ruggeri, l’aspiration à la démocratisation de la production et à la redistribution des richesses est « dans l’ADN des travailleurs ».

Lors de la deuxième table ronde, les travailleurs de la Fralib et de la Fabrique du Sud (ex Pilpa) ont exposé les processus de lutte, en cours pour les premiers, abouti pour les seconds avec la création de la coopérative, les grecs de Vio.Me, les italiens de Rimaflow et d’Officine Zero ainsi que les serbes du Mouvement Prokret za Slobodu, qui s’il ne s’agit pas directement d’entreprises ou usines récupérées mènent des luttes pour l’autogestion dans un pays qui constitue le cas historique le plus durable d’expériences autogestionnaires, l’ex-Yougoslavie. Dans leurs interventions, les travailleurs de Fralib, la Fabrique du Sud, de Vio.Me et les italiens ont évoqué le transfert d’un modèle productif capitaliste basé sur le profit vers des productions socialement et écologiquement utiles. Ces dimensions sont présentes dans les projets de reconversion qu’ils construisent.

Les autres tables rondes ont débattu du rôle du syndicalisme et de la lutte contre la précarité salariale dans la résistance à la crise en Europe. Les mobilisations récentes, dont l’origine est le plus souvent la fermeture des usines et entreprises, posent de plus en plus la question de la récupération de l’outil de travail ; tandis que d’autres luttes autogestionnaires en Europe conduites par des collectifs de jeunes précarisés s’organisent en innovant pour travailler de forme collective. En ce sens, les expériences de groupes de travailleurs précaires à Officine Zero et du Réseau de collectifs autogestionnaires de Madrid ont présenté leur conception en s’appuyant sur leurs pratiques. De leur coté, Lluis Rodrigues Algans, de la CNT et l’ICEA de l’Etat espagnol, ou José Luis Carretero, également de l’ICEA et Christian Mahieux, de l’Union Syndicale Solidaires, ont exposé leurs pratiques et abordé les défis que les syndicats doivent relever dans le contexte actuel. Celia Pacheco Reyes du Mexique a, pour sa part, présenté un panorama du travail informel structurel dans son pays.

A la différence des rencontres internationales précédentes où des contributions écrites avaient été rédigées préalablement, lors de celle-ci deux commissions ont permis d’échanger sur la possibilité de coordonner des actions entre les organisations. La première a envisagé d’engager des campagnes de solidarité et d’échanges de produits et de services entre expériences autogestionnaires, et y compris de mener des campagnes de Boycott des produits Unilever, qui ferment actuellement des usines en Alsace et dans la banlieue de Milan ; la deuxième a jeté les premières bases pour engager un travail de recherche qui permette d’identifier les entreprises récupérées et les autres initiatives collectives autogestionnaires en Europe. Pour ce faire, il serait possible de s’appuyer sur le travail de recherche et les enquêtes réalisées en Argentine et au Brésil ou en cours en Uruguay pour améliorer la coordination et la solidarité avec ces expériences. Des contacts doivent être envisagés avec des universitaires français et européens pour qu’ils s’associent et contribuent à ses travaux.

Dans les conditions temporelles et financières de préparation et malgré le trop faible nombre d'entreprises représentées, cette rencontre a été indiscutablement une réussite et a permis de dépasser certaines frontières idéologiques ou partisanes. Dans la crise que le système capitaliste impose et en réponse aux fermetures d’entreprises, le contrôle des travailleurs sur la production doit devenir un axe central des luttes dans la perspective de construction d’un nouveau projet d'émancipation humaine. Pour cela, les travailleur-se-s ne doivent pas rester isolé-e-s, d’où l’intérêt de travailler à la constitution de ce réseau.

Pour Andrés Ruggeri, principal initiateur de cette rencontre, elle « a permis au réseau international « L’économie des travailleurs » de franchir un pas décisif en tant qu’espace de débat et d’articulation internationale entre des travailleur-se-s, des militant-e-s et des intellectuel-le-s en soutien aux processus d’autogestion et de lutte de la classe ouvrière pour générer des alternatives sociales et économiques au capitalisme mondialisé ».
« L’objectif de ces rencontres est de construire un lieu de discussion sur l’appropriation de l’économie par les travailleurs. Nous voulons favoriser les liens entre les organisations et bâtir des concepts qu’elles puissent s’approprier. Il est urgent que les partis de gauche reconstruisent de la théorie »[7].

D’autres rencontres sont en préparation en Amérique du nord, centrale et dans les Caraïbes et en Amérique du sud au Mexique et en Argentine fin 2014. Incontestablement, cette rencontre européenne a donné une bonne impulsion pour développer des synergies entre les différentes expériences en prévision de la 5e rencontre internationale se tiendra au Venezuela en juillet 2015.

Richard Neuville *

* Membre de l’Association pour l’Autogestion et du collectif Lucien Collonges qui a coordonné « Autogestion hier, aujourd’hui, demain », Ed. Syllepse, 2010.
Article publié dans la revue ContreTemps - n°22 - Eté 2014 - p.99-103.


[1] Lire l’interview de Vanessa Sigolo ci-contre.

[2] Lire l’interview d’Andrés Ruggeri ci-contre.                                                                                      

[3] 10 años del Programa Facultad Abierta – La universidad, los trabajadores y la autogestión, Facultad de Filosofía y Letras de la Universidad de Buenos Aires, Mayo de 2012. http://www.recuperadasdoc.com.ar

[4] Benoits Borrits, « Rencontres « L’économie des travailleurs » : un essai à transformer », février 2014, article consultable sur le site de l’Association pour l’Autogestion : http://www.autogestion.asso.fr/?p=3939

[5] IV Encuentro internacional - Alternativas desde la autogestión y el trabajo frente a la crisis económica global. Consultable sur : http://www.recuperadasdoc.com.ar/IV_Encuentro.html

[6] « Sauvons le programme « Faculté ouverte » de Buenos Aires », Interview réalisé par Muriel Wolfers pour l’Association pour l’Autogestion. Consultable sur : http://www.autogestion.asso.fr/?p=3962


[7] Primer Encuentro regional europeo de “La Economía de los Trabajadores”, http://www.recuperadasdoc.com.ar/Encuentro_europeo.html




Voir également les articles de Richard Neuville :
« Les entreprises récupérées par les travailleurs au Brésil », juin 2014 :
« Eléments saillants du IVe relevé des entreprises récupérées en Argentine », mai 2014 :
« Plus de 60 entreprises récupérées ces trois dernières années en Argentine », avril 2014 :

3 commentaires:

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