Depuis
des mois, l’affaire semblait entendue: Michelle Bachelet serait la prochaine
présidente de la République, initiant ainsi un second mandat après quatre
années du gouvernement de Sebastián Piñera, entrepreneur multimillionnaire,
regroupant derrière lui droite libérale et ex-partisans du dictateur Pinochet
au sein de l’Alliance pour le Chili. Face à Evelyn Matthei (droite – 37,8% des
voix), la socialiste Michelle Bachelet a obtenu, en décembre dernier, plus de
62,2% des voix [1] et elle est ainsi depuis mars 2014 la nouvelle présidente du
pays. Cette nette victoire électorale a validé les résultats des primaires et
du premier tour, pour celle qui était annoncée par tous les sondages comme la
dirigeante la plus populaire de ce nouveau cycle politique institutionnel. De
plus, les élections parlementaires lui ont offert une confortable majorité au
sein des deux chambres du congrès, bien que limitée en partie par le système
des majorités qualifiées, hérité de la Dictature et de la Constitution
autoritaire de 1980, toujours en place, à plus de 20 ans de la sortie du régime
militaire…
Social-libéralisme, abstention
massive et intégration du PC
Alors
que la droite était au pouvoir depuis 2010, la campagne de Matthei a été un
large fiasco. Après plusieurs erreurs de «castings» dans la sélection des
candidats, c’est finalement cette ex-ministre de Piñera, fille d’un général de
la dictature, qui a déployé jusqu’à la lie un discours catholique
ultraconservateur. En face, Bachelet, dotée d’un budget de campagne démesuré et
du large soutien d’une fraction active des classes dominantes, est revenue des
Etats-Unis (où elle dirigeait «ONU Femmes»), avec une popularité incontestée.
Gommant au passage le fait qu’elle est le plus pur produit de
l’ex-Concertation, coalition de sociaux-libéraux et démocrates-chrétiens qui a
dominé la vie politique pendant 20 ans (1990-2010) et approfondit le modèle
néolibéral forgé en dictature (1973-1989). Les communistes ont pourtant choisi
d’intégrer la coalition, rebaptisée «Nouvelle Majorité» pour l’occasion,
estimant que la conjoncture permettrait des avancées progressistes réelles :
ils ont ainsi appelé à voter, dès le premier tour, pour M. Bachelet. Ils ont
ainsi pu bénéficier de circonscriptions leur permettant de doubler le nombre de
leurs députés (avec 6 sièges de députés désormais). Parmi ceux-ci, l’ex-dirigeante
des jeunesses communistes, Karol Cariola ou encore la leader étudiante,
internationalement connue, Camila Vallejo.
Cependant
cette intégration se fait au prix fort: le parti redore le blason du personnel
politique de l’ex-Concertation, jusque-là dénoncée par le PC comme un
instrument du capitalisme et de coalition de classe. Et si la direction
communiste, à commencer par le député et président du parti Guillermo Teillier,
dresse dans les médias un portrait dithyrambique de Bachelet et du nouveau
gouvernement, nombreux sont les militant·e·s communistes et cadres locaux
sincères, qui manifestent – pour l’instant dans le privé – leurs doutes et
mécontentement sur une orientation jugée électoraliste. Le PC devient de la
sorte un faire-valoir de gauche du nouveau gouvernement, particulièrement au
sein des syndicats (la Centrale Unitaire des Travailleurs, CUT, est dirigée par
Bárbara Figueroa, membre du comité central du PC) et parmi certains espaces du
mouvement étudiant.
Néanmoins,
si l’on analyse les dernières élections, il semble bien que la majorité des
classes populaires ne se sente pas tout à fait représentée par la «Nouvelle
majorité» et, plus fondamentalement, par la classe politique et un système
institutionnel façonné en dictature. Sur les quelque 13 millions d’électeurs,
et alors qu’une récente modification électorale a aboli le vote obligatoire,
moins de 50% se sont déplacés aux urnes: un record historique. Si certains
secteurs militants et intellectuels ont appelé consciemment à la «grève
électorale», c’est surtout l’apathie et le désenchantement qui dominent encore,
dans une société marquée par l’atomisation néolibérale et l’hyper-endettement
généralisé.
C’est
également ce que confirme le résultat –marginal – des candidatures à gauche.
Sur les neuf candidats, deux ont tenté de mettre en avant un discours
anti-néolibéral, revendiquant un programme de rupture avec le consensus établi.
Marcel Claude, économiste présenté par le Parti Humaniste, proche des
organisations étudiantes et soutenu par un mouvement appelé «Todos a la Moneda»,
a su regrouper – fait notable – plusieurs petits collectifs issus de
l’extrême-gauche (toujours très fragmentée, voire groupusculaire). Il n’a
finalement obtenu que 180’000 voix (2,8%), malgré une première percée
médiatique réussie [2]. Quant à Roxana Miranda, du Parti Egalité, elle a
incarné l’irruption d’une femme combative et décidée, issu des classes
populaires et des quartiers pauvres. Mais son discours de rage et dignité,
ancré dans le mouvement des pobladores (les «pauvres de la ville»), n’a pas
percé (1,2%).
Aucun
de ces deux mouvements ne revendiquait ouvertement le socialisme, mais
s’appuyait malgré tout sur des revendications transitoires dont l’application
aurait signifié rupture avec le néolibéralisme, un affrontement avec les
secteurs dominants et aurait nécessité des mobilisations sociales de grande
envergure. Pour certains collectifs et militants issus de la gauche radicale
(minoritaires), la seule issue restait pourtant le boycott électoral et l’appel
à la mobilisation, alors que la conjoncture électorale ne permettait pas une
présence anticapitaliste de masse. Dans leur perspective, la «réorganisation
d’un bloc révolutionnaire» ne peut passer à court terme par un «rituel
électoral» encore inséré dans le moule institutionnel issu de la dictature: la
priorité resterait donc la réorganisation des classes populaires et la
politisation de la question sociale [3].
Vers un
transformisme progressiste néolibéral ?
A
un mois de la mise en place du gouvernement, l’administration Bachelet semble
confirmer qu’elle va continuer à tenir compte, en partie, de l’irruption des
thématiques imposées par le mouvement social au cours des deux dernières
années, et en particulier par les luttes étudiantes. Une intelligence de la
situation qui lui a bien réussi sur le plan électoral. Ainsi est apparu dans
son programme : la promesse du retour «graduel» à la gratuité dans les
universités (publiques comme mais aussi privées, les plus nombreuses)
subventionnées par l’Etat ; une réforme fiscale d’environ 3% du PIB ; la
réforme de la constitution de 1980, mais sans s’engager clairement en faveur
d’une assemblée constituante) ; la création d’une caisse de retraite étatique
ou encore le droit à une union civile pour les couples homosexuels. Une manière
aussi d’anticiper de futures mobilisations : à tel point que des figures du
patronat local et du capital financier ont applaudi [4]. A 40 ans du coup
d’Etat, «tout changer, pour ne rien changer»? Pas exactement : il faut en tout
cas éviter une lecture binaire de la situation, du type: «Bachelet, c’est la
continuité des gouvernements antérieurs» contre «Bachelet incarne la gauche et
de grands changements structurels». En fait, un nouveau cycle politique s’est
ouvert, fruit de la réactivation des mouvements sociaux et des mobilisations de
celles et ceux «d’en bas», mais aussi de fractions intermédiaires de la société
et de la jeunesse. Conscients de ces modifications des rapports de forces, les artisans
du «bacheletisme» (à commencer par le ministre Alberto Arenas) ont pour projet
un néolibéralisme réformé et «corrigé», une reconfiguration social-libérale par
le haut, que l’on pourrait nommer, en termes gramsciens, un processus de
«transformisme progressiste néolibéral» (en allusion aux travaux du sociologue
chilien Tomás Moulian).
Comme
nous le notions récemment dans la revue Punto Final: «Le programme de Bachelet
omet, ou plutôt rejette, les transformations profondes, le changement de modèle
et se concentre sur des «modernisations» de la fiscalité, l’éducation et les
institutions. La promesse du passage graduel et en six ans (donc au-delà du
mandat) à l’éducation gratuite – via des financements de l’Etat pour le secteur
public, mais aussi pour le privé – est la plus ambitieuse, dans un pays où la
marchandisation de l’éducation est l’une des plus avancée du monde. Il y a
parallèlement des omissions notables et calculées, comme le traitement des
investissements étrangers qui reçoit explicitement des garanties dans le texte
du programme; et le silence à propos des concessions de mines de cuivre aux
entreprises transnationales, question primordiale puisque ce pays concentre le
plus grand gisement de la planète. Aucune allusion non plus aux dépenses militaires,
ni à la nécessaire redéfinition du rôle des forces armées. Aucune position
claire à propos de l’organisation d’une assemblée constituante pour mettre fin
– plus de vingt-trois ans après son édification – à la Constitution illégitime
de 1980, rien non plus de fondamental sur une réforme profonde de la
législation du travail (la constitution, comme le code du travail, a été
rédigée pendant la dictature). Par contre, le programme soutient explicitement
l’Alliance du Pacifique avec le Pérou, la Colombie, le Mexique et le soutien
des Etats-Unis (tout en précisant que cette alliance n’exclut pas forcément
d’autres accords régionaux). Il s’agit là pourtant de l’un des axes
géostratégiques de la politique états-unienne vis-à-vis du continent, qui vise
aussi à trouver une harmonisation possible avec le Partenariat transpacifique,
en vue d’isoler la Chine et la Russie» [5]. Comme le déclarait Evo Morales – le
président bolivien – au lendemain de l’élection présidentielle chilienne: si
Bachelet était réellement «socialiste», nom porté par son parti, il lui
faudrait retirer immédiatement le Chili de l’Alliance du Pacifique, afin
d’adhérer à l’Alba et au système d’intégration bolivarien.
Quoi
qu’il en soit, rien ne garantit pour l’instant que la «Nouvelle majorité» soit
capable de «domestiquer» et canaliser la rue. Des gestes ont été faits en ce
sens par la Nouvelle Majorité, dès son arrivée au pouvoir : abrogation de la «
loi Mosanto » sur les graines transgéniques, discours symbolique du préfet en
pays Mapuche demandant pardon, au nom de l’Etat, pour la spoliation des terres
indigènes ou mesures de précautions sur certains mégaprojets hydroélectriques
très contestés. Le ministre de l’Education, Nicolás Eyzaguirre, chargé de la
réforme phare du gouvernement, et ancien directeur pour l’hémisphère occidental
du Fonds monétaire international (sic), a aussi cherché à donner des gages de
bonne volonté et consulté à plusieurs reprises les organisations étudiantes.
Néanmoins, ces dernières ont souligné les insuffisances et ambiguïtés du projet
de l’exécutif et appellent à la première grande mobilisation de ce mandat, pour
fin avril (elle fera suite à la marche «de toutes les marches» du 22 mars).
Même chose pour l’assemblée constituante : de nombreux collectifs citoyens ont
repris leur travail de mobilisation et si plusieurs députés de la Nouvelle
Majorité, ainsi que le Parti communiste, ont redit qu’ils y étaient favorables,
la réforme institutionnelle «à portes fermées» et au parlement, est toujours
défendue par la Démocratie-Chrétienne et les «poids lourds» de
l’ex-Concertation. Quant à la réforme fiscale, tant attendue : elle est bien en
cours de discussion au parlement, mais elle sera revue à la baisse et mise en
place graduellement pour atteindre un niveau de fiscalité globale d’un maximum
de 22% du PIB d’ici 2018 (!), soit un niveau qui reste extrêmement bas en
comparaison avec des pays de même niveau de développement. De plus, si
l’imposition sur les grandes entreprises passe de 20 à 25%, elle est
accompagnée d’une surprenante baisse de 5 points du niveau de contribution pour
les plus riches (le taux maximum d’imposition individuelle passant de 40 à 35%
pour les hauts revenus). Manière de calmer les aigreurs du grand patronat…
Toute idée de royalties, même minimes, sur les multinationales minières a été
balayée par le ministre de l’économie.
Pourtant,
il y a urgence. Derrière les lambris et la façade étincelante du « jaguar »
chilien, on trouve des inégalités sociales abyssales et 50% des salarié·e·s du
pays qui gagnent moins de 300 euros par mois [6]. Les années précédentes ont
été celles de grandes mobilisations collectives, mais souvent isolées: luttes
massives des étudiants, luttes écologistes et régionalistes, grèves des salarié·e·s
de plusieurs secteurs. Les récentes grèves et la combativité des travailleurs
portuaires en sont un exemple clair (en particulier dans le Nord du pays). Mais
le mouvement syndical est encore très faible, peu représentatif et souvent
bureaucratisé, alors que domine encore largement dans la société l’hégémonie
culturelle et subjective d’un modèle néolibéral imposé à feu et à sang, et
désormais «naturalisé» dans une large mesure. Dans ces conditions, et alors que
deux terribles catastrophes (tremblement de terre dans le Nord et vaste
incendie dans le port de Valparaiso) viennent à nouveau de dévoiler le vrai
visage des immenses inégalités du «modèle» chilien, un troisième tour social
peut-il mettre les alternatives à l’ordre du jour? Rien de sûr. Comme le déclarait
il y a peu l’historien Sergio Grez: «Il existe effectivement un danger que le
gouvernement, et les partis qui le soutiennent, réussissent à dévier une partie
de l’énergie sociale au moyen de réformes constitutionnelles qui ne signifient
pas un changement profond. Néanmoins, avec le temps, les réformes révéleront
leur caractère véritable, car elles ne résoudront pas les problèmes
fondamentaux. Si la future Constitution, retouchée dans quelques éléments
secondaires, n’établit pas que les ressources stratégiques doivent être aux
mains de l’ensemble de la société, si elle ne déclare pas que l’Etat du Chili
est plurinational, pluriethnique et pluriculturel, si elle ne garantit pas que
l’éducation, la santé publique et la protection sociale sont des droits sociaux
qui doivent être garantis par l’Etat, et si les conséquences pratiques de cela
ne sont pas tirées, les causes fondamentales des problèmes ne seront pas
éliminées. Si la Constitution ne sort pas l’Etat du rôle purement subsidiaire
qu’il a depuis quarante ans, alors cela signifierait que ce n’est qu’un
maquillage juridique et politique du modèle néolibéral et que, par conséquent,
les problèmes sociaux seront toujours là, avec les conséquences que cela
entraîne en termes de mécontentement, d’opposition au régime, de mobilisations
sociales, d’explosions de colère et de malaise social» [7]
(Dossier
réalisé, depuis Santiago du Chili, pour la revue Inprecor [8], n° 601-602,
janvier 2014, traduit de l’espagnol par Liliane Guardiola, introduction
actualisée par l’auteur pour la revue en ligne A l’Encontre.)
[1] Lire: «Un Dimanche de vote à Santiago», http://blog.mondediplo.net/2013-12-18-Un-dimanche-de-vote-a-Santiago-du-Chili
.
[2] On retrouvait dans le mouvement «Todos a la Moneda»,
des collectifs militants issus de la culture «rouge et noire» de l’ancien MIR,
du trotskysme, d’un secteur du réseau libertaire (Red libertaria), du Front
patriotique Manuel Rodriguez comme de dissidents du PC.
[3] Voir par exemple le texte critique sur la candidature
de Marcel Claude de José Antonio Gutiérrez D. y Rafael Agacino: «Los
libertarios en Chile y la participación electoral», http://rebelion.org/noticia.php?id=179111
ou encore, pour une optique très
différente, les analyses du PTR (Partido de los trabajadores revolucionarios –
parti affilié à la «fraction trotskyste» FT-CI): www.ptr.cl
.
[4] Dans une intervention a la Télévision (TVN), début
avril 2014, Roberto Fantuzzi, grand patron médiatique, répétait avec le sourire
que Michele Bachelet et ses réformes fiscales ou éducatives, étaient la
meilleure garantie pour avoir «la paix sociale» au Chili, et continuer à faire
du profit…
[5] «Regards critiques sur le Chili actuel et la
conjoncture latino-américaine », http://www.medelu.org/Regards-critiques-sur-le-Chili
.
[6] Voir, par exemple, les études de la Fondation Sol : http://www.fundacionsol.cl .
[7] «Chili. Le nouveau contexte politique, les mouvements
sociaux et la revendication de l’Assemblée constituante», http://alencontre.org/ameriques/amelat/chili/chili-le-nouveau-contexte-politique-les-mouvements-sociaux-et-la-revendication-de-lassemblee-constituante.html
.
[8] http://www.inprecor.fr.
Franck Gaudichaud est membre du collectif de rédaction du site www.rebelion.org et de la revue ContreTemps
(http://www.contretemps.eu/).
Dernier ouvrage publié: Chili 1970-1973: Mille jours qui ébranlèrent le
monde, Presses universitaire de Rennes, 2013 (http://www.pur-editions.fr/detail.php?idOuv=3265).
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