M. Colloghan

vendredi 10 avril 2009

Brésil : Nouvelle puissance impériale

Richard Neuville *
Et si la présidence de Lula (2003 - 2010) avait réalisé le projet de la bourgeoisie brésilienne ? Il paraît indéniable que le capital brésilien s’est imposé en Amérique latine ces dernières années. L’expansion continentale des entreprises brésiliennes a permis de garantir leurs profits dans un cadre de plus en plus mondialisé. La « dialectique de l’indépendance » décrite par Ruy Mauro Marini dans les années 60 semble avoir pris corps sous une présidence de gauche. Mais outre l’hégémonie économique au niveau régional, le Brésil s’est doté un vrai projet stratégique en Amérique latine. Et, il ne se trouve guère de voix pour s’offusquer de ce nouveau mode de domination. La gauche brésilienne dans son ensemble semble s’y être rallié tant elle apparaît empreinte de nationalisme.


De la périphérie au centre
En quelques années, le Brésil a acquis une stature internationale, il ne peut plus être considéré comme un pays « périphérique », il a rejoint le rang du « club des pays décideurs ». Il est aujourd’hui intégré dans le G20 mais surtout sa reconnaissance internationale s’est réalisée à travers l’axe « BRIC » (Brésil, Russie, Inde et Chine) qui a conquis un poids économique au niveau mondial. Le Brésil est en passe de devenir la « ferme du monde » tant son potentiel agricole est immense.

Une domination économique
Sous la présidence de Lula, les entreprises brésiliennes se sont internationalisées. L’expansion du capital brésilien, appuyé par l’Etat, via la BNDES (Banque nationale de développement économique et social), a permis l’appropriation d’une part non négligeable de la plus-value des nations sud-américaines. Les multinationales telles que Petrobras (pétrole), Vale (exploitation minière) et Gerdau (sidérurgie) sont de plus en plus dominatrices dans leur secteur. Cette domination n’est pas sans suscité de fortes tensions avec les pays voisins du Mercosur : en Uruguay, les entreprises brésiliennes contrôlent plus de 50 % de l’industrie agroalimentaire et notamment le secteur de la viande avec le groupe Marfirg ; en Argentine, le solde positif du commerce extérieur avec le Brésil a été inversé ; avec le Paraguay, le Traité d’Itaipú concernant l’énergie hydroélectrique reste très désavantageux pour ce pays , le nouveau président Lugo n’a pas manqué d’ interpeller Lula à ce sujet lors de la rencontre des chefs d’Etat à Belém. Pour prendre un exemple parmi d’autres, relevons qu’une centaine de propriétaires terriens brésiliens contrôle 80 % de la production de soja du Paraguay. Mais, c’est surtout en Bolivie, en Equateur et au Pérou que les trois multinationales citées ci-dessus se sont imposées et ont engagé un bras de fer avec l’appui de l’Etat brésilien pour résister aux décisions prises par les gouvernements de Moralès et de Correa de nationaliser ou de limiter l’exploitation du gaz et du pétrole, comme par exemple en Amazonie où Petrobras exploite des gisements en toute illégalité.
A travers, ces quelques exemples, on observe que pour s’adapter à la mondialisation, les entreprises brésiliennes ont compris que le chemin le plus aisé et le plus rapide était de franchir les frontières et devenir dominatrice en Amérique du Sud. Elles sont soutenues en cela par le dessein du gouvernement qui a été actif pour créer l’UNASUR (Union des nations sud-américaines) en mai 2008, qui regroupe le Mercosur, la Communauté andine des nations et le Chili et qui vise à étendre le marché et à favoriser une plus grande intégration économique régionale. Cette stratégie a conduit le Brésil en 2005 à se rallier aux pays frondeurs, tels que le Venezuela, pour s’opposer à l’ALCA (Accord de libre échange des Amériques) que les Etats-Unis souhaitaient imposer. En effet, la mise en échec de l’ALCA à Mar del Plata lui a effectivement permis de renforcer sa suprématie en Amérique du Sud. En outre, cette volonté hégémonique a été confortée avec l’accord conclus en 2006 entre Lula et George W. Bush sur les « biocarburants », consacrant ainsi le Brésil comme puissance globale. Equilibre que le nouveau président étasunien, Barack Obama, ne semble pas vouloir remettre en cause. Ce n’est sans doute pas un hasard si le brésil bloque le processus de la Banque du Sud, créé à l’initiative du gouvernement Chávez.


Une vision stratégique et militaire
Bien que toujours présents militairement, les Etats-Unis ont perdu une influence politique en Amérique latine durant la mandature de George W. Bush. Cette opportunité a été saisie par le gouvernement brésilien pour affirmer sa suprématie en développant de manière significative sa force militaire. En 2007, les dépenses militaires du Brésil ont représenté près de 50 % de celles de la région, devant la Colombie (17 %), le Chili (13 %) et le Venezuela (8 %). La stratégie militaire du Brésil considère qu’il faut être préparé non seulement pour se défendre des agressions mais surtout concernant les menaces qui pèsent sur l’Amazonie qui sera un enjeu géostratégique de premier plan au cours des prochaines années. Elle entend par là même s’affirmer comme un leader régional de tout premier plan.
Pour Luiz Inacio Lula da Silva, il est également indispensable d’acquérir une autonomie technologique. Pour cela, il entend restructurer l’industrie de défense et disposer d’une logistique qui ne dépende pas des fournisseurs étrangers. L’accord conclus il y a quelques mois avec le président français, Sarkozy prévoit la construction de sous-marins à propulsion nucléaire avec un transfert de technologie.
L’intégration régionale et la récente création du Conseil de défense sud-américain permettent au Brésil de démontrer sa puissance. Le contrôle de l’Atlantique sud s’inscrit également dans une stratégie plus globale, qui est consécutive au rapprochement opéré avec les Etats-Unis. Le Brésil devenu puissance régionale s’avère être un allié objectif d’un empire nord-américain en difficulté. Pour autant, la politique brésilienne se veut pragmatique et malgré les divergences qu’elle peut rencontrer avec d’autres pays de la région comme ceux regroupés au sein de l’ALBA (Alternative bolivarienne pour les peuples d’Amérique), il ne s’agit pas de rentrer en conflit avec eux.
Si le projet du parti des travailleurs est depuis longtemps entré dans les oubliettes de l’espoir, son candidat élu en 2002 aura concrétisé celui de la bourgeoisie nationale brésilienne. Grand pays, doté d’une immense richesse, le Brésil se sera hissé, en moins d’une décennie, parmi les dix plus grandes puissances du monde. Dominateur au niveau économique sur le sous-continent, sa diplomatie se comporte de plus en plus comme une force impériale. En cela, il a rejoint les pays du centre. Le fort nationalisme de la population brésilienne aura permis de rallier à ce projet de multiples composantes d’un mouvement social affaibli même si sa diversité constitue toujours une richesse.
* Article rédigé pour Rouge et Vert (09/02/09)

Sources :
Herren Gustavo, Brasil y su proyección en América del Sur, in Rebelión, 04/02/2009
Luce Mathias, La expansión del subimperialismo brasileño, in Rebelión, 04/12/2008
Polet François, Un activisme diplomatique en mal de débouchés, in RISAL, 21/01/2009
Et entretien avec Emilio Taddei, sociologue argentin, réalisé le 31/01/2009

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