Par Richard Neuville
Dans cet article, nous tentons de résumer les différentes étapes de la lutte emblématique des travailleur.ses de la filiale italienne du groupe multinational GKN qui dure depuis quasiment cinq années. Et ce, dans un contexte où le Plan alternatif élaboré par les travailleur.ses avec le soutien de chercheur.ses a besoin d'un soutien financier important, y compris international.
Le 9 juillet 2021, la fermeture de l'usine historique -qui produisait des arbres d’essieu pour voitures principalement pour les usines italiennes de Fiat- Driveline GKN, de Campi Bisenzio, dans l'aire métropolitaine de Florence est annoncée. Les 422 travailleur.ses sont renvoyés chez eux avec un congé et reçoivent un courriel leur annonçant la fermeture immédiate de l'usine et leur licenciement. Sans aucun préavis, ils/elles se retrouvent du jour au lendemain, à la rue. Il faut y ajouter au moins quatre-vingts travailleurs et travailleuses en sous-traitance (cantine, nettoyage, etc.). Certains d’entre eux et elles travaillaient sur le site depuis vingt ou trente ans, une vie passée à fabriquer des pièces détachées pour les plus grandes marques automobiles italiennes et européennes.
Malgré les raisons invoquées par la multinationale pour justifier la situation, les travailleur.ses de GKN sont catégoriques : il ne s’agit pas d’une usine en crise, les commandes étaient nombreuses et le travail constant. Depuis 2018, le groupe GKN a été racheté par un fonds d'investissement et la logique purement comptable a entraîné des suppressions d'emplois et des fermetures de sites et des délocalisations dans différents pays. Citons notamment des licenciements et des fermetures en Allemagne et en Angleterre en 2020 et 2021 puis en 2022.
* 1ère phase (juillet-octobre 2021) : Face à une décision qui leur semblait injuste, les travailleurs et travailleuses décident de se battre : ils/elles occupent l’usine dès le jour de leur licenciement, constituent une assemblée permanente, organisent des rassemblements et des manifestations gigantesques, et font un tour d’Italie pour construire un réseau de solidarité locale et nationale. Ils/elles convoquent une assemblée de juristes solidaires pour rédiger avec eux une loi contre les licenciements et les délocalisations. Et ils/elles obtiennent un large soutien de l’opinion publique et une très grande visibilité médiatique. En octobre, l'annulation des licenciements est prononcée par le tribunal de Florence suite au recours engagé par la Fédération de la métallurgie, la FIOM (affiliée à la CGIL), au motif de « comportement anti syndical de la direction ». C'est une victoire mais l'entreprise ne redémarre pas l'activité. Au cours de cette première phase, il y a eu beaucoup de solidarité avec des mobilisations de plusieurs milliers de personnes pour faire pression sur le groupe multinational et les pouvoirs publics.
* La deuxième phase de la lutte est celle de l’élaboration d'un plan alternatif de redémarrage de l’usine, qui est élaboré par les travailleur.ses avec le soutien de chercheur.ses. En décembre 2021, le « Plan du pôle public pour la mobilité durable » est présenté.
Au même moment, l’ancien conseiller de GKN, Francesco Borgomeo annonce reprendre l’usine et déclare que la politique des licenciements est terminée. Mais la réalité est bien distincte, ce nouveau propriétaire n’a pas de travail à fournir ; il ne possède pas de capital, ni d'ordre commercial. C'était un usurpateur, il prétendait seulement présenter bientôt des investisseurs. Il s’agit d’une stratégie fréquemment utilisée en Italie pour fermer des entreprises. A partir d’août 2022, il est devenu clair que Borgomeo n’avait probablement pas d’autre objectif.
* La troisième phase de la lutte : compte tenu du fait que l’intervention publique tarde à se concrétiser, les travailleur.es proposent la récupération de l’usine en autogestion, sur la base d’un plan écologiquement avancé dans lequel il s'agirait de produire des véhicules légers comme les Cargo-Bikes, de l’électricité, des panneaux photovoltaïques et des batteries sans recourir à l’extractivisme, c’est-à-dire sans lithium, sans silicium et sans cobalt. Ce plan a été élaboré par le comité de solidarité technico-scientifique.
À partir de novembre 2022, l'entreprise cesse de payer les salaires. Néanmoins, la lutte se poursuit. Les travailleur.ses lancent un crowdfunding qui permet de récolter 165 000 euros pour financer une coopérative qui pourrait reprendre l’usine. La mobilisation ouvrière qui s'y déploie constituent un cas exemplaire à bien des égards. En juin 2023, ils/elles lancent un appel international à la solidarité puis un deuxième en mars 2024 : « Défendre Gkn, maintenant, tenter l’avenir, créer un précédent en faveur de tou.te.s ».
L’assemblée permanente poursuit la mobilisation avec le même objectif : préserver la ressource industrielle et protéger les emplois. L’objectif de l’entreprise, à l’évidence, reste identique : éloigner les travailleur.e.s de l’usine et démanteler l'outil de production. La spéculation financière cède tout simplement la place à la spéculation immobilière.
La lutte de GKN n’est pas seulement une résistance. C’est aussi un projet qui s'appuie sur tout un réseau de solidarité : le RSU (comité Représentatif Syndicale Unitaire), le Collectif d’Usine, le mouvement des solidarités, la Société Ouvrière d’Entraide Insorgiamo (Nous nous insurgeons) et l’assemblée permanente.
En mars 2025, les travailleurs sont licenciés définitivement après l'épuisement des différents recours juridiques. En août 2025, la lutte des ex-GKN et le plan de réindustrialisation écologique et participative, ainsi que l’idée d’une usine socialement intégrée, subissent un nouveau coup dur. Alors qu'ils/elles en étaient au huitième mois de chômage, après quinze mois sans salaire.
En août 2025 : un investisseur institutionnel, censé appartenir au secteur de la “finance sociale”, a reporté sa décision de financement à une date indéterminée.
Et, la Région Toscane n’a pas encore nommé les personnes techniques nécessaires pour rendre opérationnel le consortium industriel public.
Alors la lutte a renoué avec la mobilisation dans la rue : le 18 octobre, 10 000 personnes ont défilé à Florence et 700 personnes ont participé à une assemblée au Teatro Puccini. À présent, l'objectif est de briser le boycott et la paralysie économique.
En novembre 2025, une nouvelle campagne d’actionnariat populaire est lancée avec l’objectif de recueillir deux millions d’euros grâce au maintien d'une intervention publique de la Région et une campagne de crowdfunding pour le lancement du plan industriel de la première usine socialement intégrée d’Italie. Il s'agit de briser « l’immobilisme et le boycott par une action : une action simple pour sauver l’usine socialement intégrée et la réindustrialisation par le bas ». Il n'y a pas « d'opposition entre justice climatique et justice sociale, de même qu'entre décroissance heureuse et une croissance harmonieuse : pour arrêter le déclin économique en créant du travail et du bien-être à travers la satisfaction des besoins humains et la transition climatique ».
La lutte des ex-GKN, c'est un répertoire d'actions très riche :
Plus de 1 800 jours d’assemblée permanente, toujours en cours ;
15 mois de salaires impayés ;
Des milliers de signatures recueillies dans la province de Florence en soutien à la création d’une usine publique socialement intégrée en décembre 2022 ;
12 manifestations, qui ont vu la participation de dizaines de milliers de personnes de toute l’Italie et de toute l’Europe ;
3 éditions annuelles du festival de littérature working class ;
4 livres ;
3 documentaires ;
1 spectacle théâtral ;
1 loi nationale (pour contrer les délocalisations) et 1 loi régionale pour la création de consortiums industriels publics en soutien à la reprise coopérative d’entreprise ;
1 plan industriel qui, après une gestation de trois ans, a passé avec succès 4 processus de due diligence technique, commerciale et industrielle (d’octobre 2024 à juin 2025) coordonnés par les consultants indépendants nommés par l’investisseur principal impliqué dans la table des financeurs ;
1,5 million d’euros réservés via l’actionnariat populaire à l’appui du plan de réindustrialisation élaboré par les travailleurs et les travailleuses de l’ex-GKN avec le soutien de chercheurs, chercheuses et professionnel·le·s solidaires.
L’objectif de la campagne est de permettre a minima l’utilisation des ressources nécessaires au lancement d’une ou plusieurs lignes directrices du plan industriel, sous réserve de la mise à disposition effective du site de Campi Bisenzio (Florence) ou d’autres sites alternatifs, adéquats pour accueillir les nouvelles lignes.
Il ne sera pas facile de gagner cette lutte et de lancer le plan de réindustrialisation : chaque mois qui passe entame les allocations de l'assurance chômage, unique source de revenu pour les travailleurs licenciés définitivement en mars 2025, qui aurait pu servir à la capitalisation de la coopérative (estimée de manière pessimiste à 600 000 euros dans notre business plan).
Mais le financement de ce plan s'articule sur :
le soutien de l’ARCI (Association récréative culturelle italienne), la campagne est diffusée dans chaque groupe local sur tout le territoire italien.
un millier de sociétaires financeurs avec la campagne d’actionnariat populaire sur le wallet Ener2Crowd dédié à la coopérative.
la campagne de collecte de fonds intitulée « Une action pour sauver GKN »
le soutien de Banca Etica, qui a délibéré, sous condition, 2,5 millions d’euros en faveur du plan, nous savons pouvoir compter sur des financeurs qui ont choisi leur camp.
S’ajoutent les délibérations d’autres financeurs institutionnels (deux établissements de crédit et un investisseur institutionnel de la Région Toscane) pour un total de 3,1 millions d’euros.
Le plan prévoit l’implication directe des travailleurs et des travailleuses dans la gestion de la nouvelle entité industrielle. Pour ce faire, ils/elles ont besoin de recueillir les fonds nécessaires à leur projet et le soutien de notre solidarité internationaliste.
Pour soutenir la campagne : https://sostieni.link/39553
Pour plus d'infos sur : https://insorgiamo.org/
Le groupe GKN
(Guest, Keen and Nettlefolds)
(3 secteurs Aérospatiale, métallurgie, équipements automobiles)
Parallèlement, dans le nord industriel de l’Angleterre, les travailleurs de GKN-Driveline Birmingham vivent depuis des mois une situation très similaire à celle de Campi Bisenzio.
- En janvier 2021, GKN a annoncé la fermeture, prévue pour 2022, de son site automobile de Chester Road à Erdington – là encore un site historique de l’industrie métallurgique britannique datant des années 1930. Il s’agirait d’au moins 519 personnes licenciées, et jusqu’à 1 000 autres travailleurs de la chaîne d’approvisionnement qui pourraient perdre leur emploi.
- Enfin, fin 2020, GKN/Melrose supprimait 540 emplois dans sa filiale allemande GKN-Driveline à Offenbach en Allemagne.
Avec 27 000 travailleurs et 51 sites de fabrication dans 20 pays différents, un chiffre d’affaires de 4,7 milliards de livres sterling en 2019, l’entreprise se targue de fournir des composants à 90 % des constructeurs automobiles mondiaux pour 50 % des voitures produites dans le monde.
Sources et publications :
Aurélie Dianara, « Italie : la mobilisation exemplaire des travailleurs·ses de GKN et l’Europe néolibérale », Contre Temps, 16 nov.2021 :
https://www.contretemps.eu/travailleurs-gkn-europe-neoliberale/
Lukas Ferrari, Dario Salvetti, « La lutte des ex-GKN à Florence : mouvement social et projet de reconversion écologique par le bas », Contre Temps, 10 juillet 2023 :
https://www.contretemps.eu/lutte-sociale-ecologique-travailleurs-gkn-florence/
Ferdinando Cotugna, « Italie. De l’occupation à la transition. Histoire d’une révolution par le bas », Association Autogestion, 5 Oct 2023 : https://autogestion.asso.fr/italie-de-loccupation-a-la-transition-histoire-dune-revolution-par-le-bas/
Collectif, « Gkn à paris : soirée de soutien le 23 octobre », Association Autogestion, 17 Oct 2023 : https://autogestion.asso.fr/gkn-a-paris-soiree-de-soutien-le-23-octobre/
Andrea Moresco, « Italie. Dites-nous ce qui ne va pas », Association Autogestion, 20 Oct 2023 : https://autogestion.asso.fr/italie-dites-nous-ce-qui-ne-va-pas/
Campagne de souscription : « Soutenons la lutte et le projet de reconversion écologique des ouvrier.e.s ex-GKN !, Association Autogestion, 19 Déc 2023 : https://autogestion.asso.fr/soutenons-la-lutte-et-le-projet-de-reconversion-ecologique-des-ouvrier-e-s-ex-gkn/
Dario Salvetti, « Anciens Gkn : tous licenciés, mais aujourd’hui l’usine est à deux doigts de redémarrer », Association Autogestion, 17 Avr 2025 : https://autogestion.asso.fr/anciens-gkn-tous-licencies-mais-aujourdhui-lusine-est-a-deux-doigts-de-redemarrer/
Giulio Calella « Remonter le fleuve à l’envers », Association Autogestion, 28 Juin 2025 : https://autogestion.asso.fr/remonter-le-fleuve-a-lenvers/
« Campagne GKN : Appel à notre réseau international de solidarité », Association Autogestion, 14 Jan 2026 : https://autogestion.asso.fr/campagne-gkn-appel-a-notre-reseau-international-de-solidarite/

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