Par Benjamin Sourice
Manifestation à Cordoba, Argentine, septembre
2013
Monsanto
annonçait en juin
2012 la construction en Argentine de sa
plus grande fabrique de semences de maïs transgéniques (OGM) d'Amérique Latine.
Le pays, déjà deuxième
producteur mondial d'OGM, est en passe de devenir un exportateur
de semences GM bon marché. Sur le terrain, le bras de fer entre les habitants et
la firme devient des plus musclés.
L'endroit choisi
pour ce projet de « méga-fabrique » se nomme Malvinas
Argentinas dans la proche banlieue de Cordoba, une ville entourée
de soja GM et dont les habitations sont régulièrement soumises à des fumigations
intempestives. Face au mutisme des autorités qui cautionnent le projet, des
associations de défense de l'environnement, des organisations sociales, et des
habitants bloquent désormais l'accès au chantier depuis fin septembre
2013.
Rapidement après
l'annonce du projet, l'Assemblée des Habitants de Malvinas
en Lutte pour la Vie s'est constituée à l’initiative de mères de familles et
de résidents fatigués de subir cette pollution quotidienne. Les habitants ont
vainement réclamer des informations à la municipalité et au gouvernement
provincial.
En novembre 2012,
l'Assemblée a commencé à exiger que la population de Malvinas Argentinas puisse
se prononcer par référendum. Le maire Daniel Arzani et le gouverneur José Manuel
de la Sota ont à nouveau refusé l'initiative. Les habitants exigent également le
respect de la Loi Générale de défense de l'environnement qui oblige la
réalisation d'une étude d'impact environnemental, mais faute d'avoir été
réclamée par les autorités, Monsanto s'est affranchie sans difficulté de cette
contrainte.
Occupation et résistance
Le 19 septembre 2013 un
festival populaire, un « Printemps sans Monsanto », se tenait sur le site marquant le lancement d'une
opération de blocage qui dure depuis deux mois. Depuis, les entreprises de
construction avaient retiré leurs machines et les ouvriers ne se rendaient plus
sur le site. Mais face à la résistance qui s'installe, Monsanto cherche à
intimider les leaders locaux et menace de traîner en justice les habitants
participant à l'occupation.
Le 31 octobre dernier, Monsanto a accusé
Sofia Gatica de
l'organisation des Mères de Ituzaingo et Eduardo Quispe, de l'Assemblée de
Malvinas Argentinas, de « porter atteinte à la sécurité publique » en raison du
blocage, tout en dénonçant de supposés « actes de violence contre le personnel »
du chantier. En 2012, Sofia Gatica recevait le prix Goldman Environmental
Prize pour son combat des mères argentines contre les
pollutions agrochimiques affectant la santé des enfants. Les avocats de Monsanto
accusent ces militants d'occuper illégalement le terrain, ce qui, selon le code
pénal argentin pourrait leur valoir des peines de prison allant jusqu'à trois
ans et de lourdes amendes au civil pour préjudices
économiques.
Dernier
rebondissement marquant une détérioration du conflit, le 28 novembre au
matin, un groupe d’environ 60 « gros bras » s’est présenté
sur
le site pour saccager le camp. Les militants ont dénoncé la participation du
délégué d'un syndicat de la construction (UOCRA), des engins de chantier et des
camions étant par ailleurs immobilisés sur le site depuis plusieurs jours après
une première tentative de déloger les occupants.
Un mouvement qui prend de l'ampleur
Deux enquêtes d'opinion révèlent que 63,2% des argentins sont contre
l'installation de la multinationale dans la province et 66,8% soutiennent le
mouvement de résistance des habitants. Trois universités nationales ont
également dénoncé publiquement la légalité de l'installation de Monsanto. Les
professeurs de droit de l'Université Catholique, celle de Rio Cuarto (UNRC) et
celle de Cordoba ont soulignent le fait que la construction ait été autorisée
sans la réalisation préalable d'une évaluation d'impact environnemental ni
consultation publique, deux dispositions pourtant obligatoires. Elles ont
également rappelé l'existence d'un « principe de précaution argentin », des
mesures de protection devant être prises lorsqu'il y a des risques sur la santé
publique et l'environnement.
Depuis, la grogne s'étend dans la province
voisine de San Luis et reçoit un soutien grandissant dans la capitale. «
Monsanto promeut un modèle d'agriculture industrielle, elle fait déboiser des
milliers d'hectares pour y semer ses cultures transgéniques de maïs et de soja
pour en tirer des graines, elle y fait régulièrement pulvériser des produits
hautement dangereux pour la santé durant le cycle de culture, sans le
consentement de notre communauté », a dénoncé l'Association Paysans de
la Vallée Conlara, réunissant les familles rurales voisines d'une autre usine de
l'entreprise.
Pour les paysans
argentins, « ce modèle n'a pas crée d'emplois, il ne produit pas d'aliment pour
notre région et menace notre santé », ils dénonçent également les fumigations à
proximité de leurs maisons, dont les effets terrifiants ont été démontrés par
une enquête récente d'Associated Press. Au pays des soyeros tout puissant, tenant la presse et
la politique, la population argentine a décidé d'affronter Monsanto sur le
terrain, ils auront besoin de soutien !
Source : Dos meses de
bloqueo, Dario Aranda, Pagina12, 23 novembre 2013.http://www.pagina12.com.ar/diario/sociedad/3-234192-2013-11-23.html
Manu Chao et Marie
Monique ont apporté publiquement leur soutien à cette occupation fin novembre
2013
Marie
Monique Robin, mi novembre 2013 © http://www.arte.tv/sites/fr/robin/2013/11/19/moissons-de-medailles-en-argentine
16/11/2013
L'Argentine et Monsanto : amour, haine et gros sous
Difficile de parler de manière neutre de Monsanto, cette multinationale
combien de fois montrée du doigt, accusée, vilipendée… Cette «
diabolisation » ne sort toutefois pas de quelques esprits échauffés, mais de
faits bien réels. Marie-Monique Robin avait été précurseur avec son documentaire
« Le monde selon Monsanto » ; aujourd’hui penchons-nous sur Monsanto en Argentine, à
l’occasion d’un article édifiant publié par le Concord Monitor
(et traduit en français par Novopress).
En substance, l’article détaille les innombrables problèmes de santé
recensés dans deux provinces argentines, où sont utilisés les pesticides Monsanto sans contrôle
aucun semble-t-il.
Que ce soit à Entre Rios ou au Chaco, les journalistes
qui ont mené l’enquête ont interviewé et photographié des familles et des
associations qui luttent inlassablement pour que soient reconnus les effets dramatiques des
pesticides.
« Dans la province de Santa Fé, Coeur de l’industrie du
soja, les taux de cancer sont 2 à 4
fois plus élevés que la moyenne nationale. Dans le Chaco, la province
la plus pauvre du pays, les enfants ont 4 fois plus de risques de naître
avec des troubles congénitaux
dévastateurs ».
Monsanto a bien sûr nié les faits
reprochés dans l’enquête.
Quoi qu’il en soit, on peut se demander comment il est
possible de lutter contre Monsanto, dans un pays où les OGM sont autant
répandus… et représentent surtout des ressources financières
colossales ?
Monsanto et son image institutionnelle
Si l’on regarde le film institutionnel de
Monsanto, on est frappé par la clarté du discours (la
manipulation des cerveaux ?). Intitulée en espagnol « Monsanto Sustentable », la
vidéo montre une mère nature généreuse (« home ») et verdoyante ; « on respire
l’air, on sent la planète bouger avec nous »… Mais bien sûr, cette image presque
édénique est troublée par quelques faits incontournables
:
- La population croissante et ses besoins alimentaires
- Les pays « sous-développés » où la famine est encore un lieu commun.
Alors bien sûr, il n’y a qu’une solution : Monsanto, qui
avec ses innovations
agricoles, permet de « protéger et préserver notre planète », tout en
améliorant le quotidien de millions d’êtres humains. Une bien belle mission…
Monsanto en Argentine
La firme de Saint-Louis est installée depuis 1956 en
Argentine ; elle avait alors une usine de plastique à Zarate, dans la province
de Buenos Aires. Dans les décennies qui ont suivi, Monsanto s’est spécialisée
dans la biochimie et a peu
à peu développé des engrais et
semences que les agriculteurs se sont arrachés.
Dans une infographie animée créée pour le marché
argentin (Compromiso Monsanto Argentina), on retrouve la même
mécanique démonstrative
imparable.
+ d’humains > + de nourriture > nécessité d’une
production plus optimale
Ce qui passe forcément par la « domestication et l’amélioration des
espèces ». Au passage, Monsanto promet que grâce à ses innovations, on
peut réduire l’utilisation des
produits agrochimiques… un comble.
Cette infographie donne d’ailleurs quelques données
intéressantes sur la poussée
phénoménale des OGM : en 1996, 1, 7 million d’hectares étaient plantés
avec des OGM dans le monde ; en 2011, on estimait que les cultures d’OGM
occupaient 160 millions d’hectares.
Là où Monsanto fait mouche, c’est bien sûr sur l’impact
économique que peuvent avoir les OGM dans le pays : en 2010, les bénéfices économiques de
l’agriculture en Argentine s’élèvent ainsi à 148 milliards de $, soit 56% des devises et 33 % du PIB.
Soja, maïs, coton,
viandes, etc… le poids des matières premières
agricoles est trop important dans la balance commerciale Argentine, pour que
l’on renonce facilement à des produits chimiques qui permettent d’augmenter de
manière considérable les rendements.
Impossible d’aller au choc frontal, quand des enjeux
aussi colossaux sont dans la balance.
L’opposition à Monsanto en Argentine
C’est un petit détail, mais il vaut la peine d’être
souligné. Sur toutes les vidéos YouTube de Monsanto (pour quelque pays que ce
soit), les commentaires sont
désactivés. Pas folle, la mouche… Mieux vaut éviter les agressions
publiques marquées dans le marbre du Net.
De la même manière, la rubrique presse du site argentin de Monsanto ne relaie quasiment que des
bonnes nouvelles, et jamais les procès et actions qui sont intentés contre ses
activités. À une exception près : ce 6 novembre 2013, Monsanto a publié un
communiqué de presse intitulé « No
a la violencia », dans lequel elle condamne fermement l’irruption «
sauvage » de quelques militants dans une salle de faculté, où des salariés
donnaient une conférence sur ses activités. Il faut voir la vidéo pour comprendre l’aspect
ridicule de la plainte…
Cette « manifestation » locale rappelle qu’en Argentine,
ils sont nombreux les membres de la société civile qui cherchent à
éveiller les consciences et susciter des débats de fond sur les OGM, les
pesticides, etc.
Sofia
Gatica est une des figures de ce mouvement. Touchée
personnellement par un drame attribué au pesticide (la mort de son nouveau-né),
elle s’est engagée inlassablement contre les pratiques d’épandage « sans foi ni loi » des produits
agrotoxiques. Avec son collectif, les Mères d’Ituzaingo, elle est parvenue à obtenir un premier
jugement historique en 2012 : un agriculteur et un pilote ont ainsi été reconnus
coupables de « pollution
environnementale frauduleuse ».
Distinguée par un prestigieux américain, le
Goldman Prize, Sofia Gatica continue son
combat contre les produits agrochimiques… et leurs producteurs
multimilliardaires, dont Monsanto est l’exemple le plus significatif.
Après l’application de l’interdiction (depuis juillet 2013)
de l’endosulfan, un pesticide dont les effets néfastes ont été reconnus
au niveau mondial, les Mères d’Ituzaingo espèrent désormais pouvoir obtenir une
interdiction des glysophates.
… Monsanto a aussi ses défenseurs : ne parlons pas des
exploitants agricoles (à qui profite le « crime »…), mais plutôt des salariés. En novembre 2012,
Monsanto a reçu le titre de la 3e entreprise où il fait «
bon travailler » en Argentine. Plus étonnant encore,
Monsanto arrive 6e en
2013 du classement des
entreprises de rêve où les jeunes veulent travailler…
Source : Compania de Talentos
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire