M. Colloghan

dimanche 6 octobre 2013

La haine de l'autogestion

Nouveaux documents soviétiques sur l'écrasement du Printemps de Prague de 1968-1969

Par Vladimir-Claude Fišera*

En 2010 est paru à Moscou en 2000 exemplaires seulement mais sans même que cette quantité ridiculement chiche soit sérieusement distribuée, un énorme recueil de documents en russe intitulé La crise tchécoslovaque 1967-1970 dans les documents CC du PCUS[1] bénéficiant du moment où Medvedev avait prise sur le pouvoir. Ce recueil est très sélectif, occultant entre autres le rôle décisif du KGB et de son chef Andropov, comme j'ai pu le montrer dans un article[2]. Par contre, on y mentionne pour la première fois les réactions soviétiques au mouvement social, à savoir aux syndicats devenus autonomes et aux conseils d'entreprise constitués à la base dans un tiers des entreprises[3].


Il s'agit d'une campagne d'envergure engagée après l'invasion soviétique du 21 août 1968, pendant la dernière période du gouvernement de Dubček, avant sa destitution par la force en avril 1969. Sont ciblés le mouvement syndical, notamment les mineurs, sidérurgistes et métallurgistes qui avaient pris la défense du mouvement étudiant et de ses grèves contre l'occupation ainsi que leur porte-parole de fait, Josef Smrkovský, membre le plus radical du Comité Exécutif du Praesidium (l'équivalent du Bureau Politique / BP) du Comité Central / CC du PC Tchécoslovaque / PCT et vice-président de l'Assemblée Fédérale, bête noire des Soviétiques. La direction suprême soviétique chargée des relatons avec les pays satellites et leurs partis, à savoir Katouchev et Roussakov, relayée par les émissaires de la direction des "syndicats" soviétiques manoeuvre à Prague avec les anciens dirigeants brejnéviens du syndicat officiel ROH, emmenés par un vieux cadre stalinien, ex-social-démocrate, Erban. 

Comme le montre un rapport de Roussakov du 29 janvier 1969, ils disposent de l'aide dite "confidentielle" du président de la république Svoboda et d'un dirigeant minoritaire du PCT, brejnévien caché, Štrougal. Leurs buts déclarés sont d'empêcher le vote imminent de la loi sur l'entreprise qui a l'aval des syndicats et qui légaliserait les conseils d'entreprise, d'interdire ces derniers et de changer la direction des syndicats.

Le 25 février, le BP soviétique, par le truchement de son ambassadeur, exige de la direction tchécoslovaque de remettre à plus tard le vote de la loi expurgée de ses provisions sur les conseils et de purger la direction des syndicats. Avec son double jeu habituel, le BP joint à cette injonction un post-scriptum, chargeant l'ambassadeur de dire "au seul Husák", leur homme-lige, déguisé jusqu'en avril - quand il renversera Dubček - en centriste loyal, que les instances slovaques qu'il dirige prennent "une position dure" sur ce sujet afin de ne pas permettre l'adoption de cette loi. Dans leur message, les Soviétiques dénoncent la "syndikalizatsia" des syndicats (au sens russe de « profsoïouzy » / "unions professionnelles"), c'est-à dire leur autonomie en matière de fonctionnement interne, leur libre orientation en matière économique et sociale et, singulièrement, l'orientation autogestionnaire du ROH.
Alexander Dubcek

Le 5 mars ils interviennent auprès de Dubček et de la direction du PCT pour s'opposer ouvertement au projet de loi. Ils craignent tellement une "déviation yougoslave" qu'ils envoient le 11 mars "aux directions des CC" des partis-Etats est-allemand, hongrois, polonais, bulgare et mongol une "information" à remettre par les ambassadeurs aux secrétaires généraux en personne. Elle contient deux documents largement consacrés à ce sujet. Il s'agit, d'une part, de l'adresse en question concernant le projet de loi. Elle est marquée "pour le Praesidium" et remise à Dubček, à son premier ministre Černík et à Husák (l'homme fort du parti slovaque) et à ses amis faux centristes et vrais comploteurs contre Dubček. Smrkovský, pourtant membre du comité exécutif de ce même Praesidium et enfant chéri des syndicats et de l'opinion publique, est systématiquement tenu à l'écart dès novembre, comme le sont les complices déclarés des Soviétiques, même ceux qui figurent encore au Praesidium. On y dit que le projet de loi en général, et en particulier la légalisation et la généralisation de "conseils d'entreprise ou de soviets de travailleurs" (sic) et "leurs droits énormes en matière de gestion priveraient le PCT de son rôle dirigeant dans l'économie de la société". Pour Moscou, ce projet "menace les fondements de l'économie socialiste", conduisant à "imposer la propriété de groupe (...) », réduisant au minimum le rôle de l'Etat dans la direction de l'économie.

Cette information aux chefs des pays satellites inclut d'autre part une "adresse" à Dubček également rédigée le 5 mars et dont la teneur avait été communiquée aux destinataires du document précédent ainsi que, cette fois, aux ultras de la direction (les agents de Moscou Bilak, Indra, Lenart, Jakeš), mais toujours pas à celui qui en est la cible principale au niveau de la direction, à savoir Smrkovský. On y dénonce le manque de contrôle du PCT sur les syndicats et organisations de masse, "surtout sur les organisations de jeunesse", ce qui, d'après Moscou, conduit à ce projet de loi "anti-socialiste" qui doit être combattu "avant le congrès (imminent, V.F.) des syndicats". Le texte affirme qu'après le "danger de droite" dénoncé en novembre et en janvier, c'est maintenant le "danger de gauche qui est le danger principal dans les réunions, en particulier celles des associations professionnelles des intellectuels, dans les congrès de branche des syndicats[4] et dans les organes des médias".

Effectivement, de décembre 1968 à avril1969 quand Dubček est renversé par les affidés de Moscou dirigés en sous-main par l'agent "dormant" Husák, la polémique des occupants soviétiques ne s'en prend plus au "révisionnisme de droite" (dont sont taxés en général les intellectuels réformateurs) mais à "l'opportunisme et au révisionnisme de gauche", à ces "tentatives anarcho-syndicalistes". C'est ainsi que le rapporte encore en 1986 --alors que Gorbatchev est au pouvoir en URSS depuis plus d'un an et lance les "kooperativy", nouveau type de propriété - l'historien officiel (tchéco) slovaque, spécialiste bien "cadré"[5] des relations soviéto-tchécoslovaques, Jaromír Slušný dans la revue historique officielle de son pays. Pour preuve, il cite la Pravda de Moscou du 4 mars 1969 qui publie, à la veille du congrès du syndicat unique tchécoslovaque ROH non encore "normalisé", un article intitulé "La lutte de V.I. Lénine contre l'anarcho-syndicalisme" d'un certain S.Titarenko qui affirme que les "idées des forces de droite" sur l'"indépendance" des syndicats ne sont que la reprise des idées de l'"opposition ouvrière" (les guillemets entourant les mots indépendance et opposition ouvrière sont de Titarenko,V.F.). Ce sont là, selon ce dernier des idées "ouvertement ennemies et anti-socialistes". Pour lui et à travers lui pour la direction soviétique s'exprimant officiellement par la Pravda, les entreprises ne sauraient devenir "la propriété des collectifs de producteurs" car ce serait le "retour " vers ... "le capitalisme".

Et c'est bien la suspension sine die de la discussion du projet de loi sur l'entreprise qui sera une des toutes premières mesures prises par Štrougal au nom du gouvernement tchèque[6] après le 17 avril, date de la chute de Dubček. C'est ce même Štrougal qui avait fait encercler ce jour-là le Château de Prague, siège du pouvoir par ses hommes de la police politique - qu'il connait bien pour avoir été ministre de l'intérieur et chef de la "milice populaire" quelques années avant le Printemps de Prague et ce, pour s'assurer que le CC du parti démette bien Dubček qui, comme les conseils, luttait à mains nues. Il faudra attendre le 5 mai 1972 pour que le Conseil Central des syndicats "normalisé" condamne les conseils d'entreprise comme "passage à la liquidation de la propriété sociale globale".

On voit bien que le rejet absolu des conseils de travailleurs est une des pièces centrales du modèle soviétique dont les Tchécoslovaques voulaient se libérer en 1968-1969 et qui leur a été réimposé de force, déconsidérant gravement à l'avenir les idées d'émancipation sociale.

*Vladimir-Claude Fišera, historien, politologue, slavisant, professeur émérite aux universités de Portsmouth, Syracuse France et Strasbourg. Auteur de nombreux ouvrages sur les pays slaves.



[1] Coll. éd. ROSSPEN et Fondation Eltsine, 1152 pages.
[2] "Quand Moscou entrouvre ses dossiers ..." in Bulletin, Amitié Franco-Tchécoslovaque, 2012, n°5, pp. 2012.
[3] Voir là-dessus V.C.Fišera, Prague, la révolution des conseils ouvriers 1968-1969, Seghers/Laffont, "Mouvements pour l'autogestion en Europe du Centre et de l'Est" in collectif Lucien Collonges, Autogestion, hier, aujourd'hui et demain, Syllepse, 2010 et "Le printemps et l'automne autogestionnaire de Prague" in sld. Guillaume Davranche, L'autogestion, une idée toujours neuve, éd. Alternative Libertaire, 2010.
[4] On fait allusion ici sans les nommer aux récents congrès des mineurs et des métallurgistes, V.F.
[5] "kadrovan", nomenklaturé/sélectionné.
[6] La partie tchèque du pays concentrant 90% des conseils d'entreprises.

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