M. Colloghan

vendredi 30 octobre 2009

Ebauches pour un projet autogestionnaire

Michel Fiant - juin 2005


À nouveau l'autogestion apparaît dans les pratiques et dans les mots.
Les mouvements d'émancipation se sont développés avec des périodes successives d'avancées et de reflux. Ce sont les mobilisations et les luttes populaires qui permettent les avancées, non sans échecs, non sans défaites. Mais ce sont les syndicats, les partis, voire les associations qui en conservent la mémoire, qui s'efforcent de tirer les enseignements de celles-ci et de celles-là et souvent alors prétendent à la direction des mouvements sociaux. Cette tendance va être considérablement renforcée, institutionnalisée, par la généralisation dans les pays "occidentaux" de la démocratie représentative. Les gouvernements y voyaient le moyen d'intégrer au système la classe ouvrière. Les guerres, les conquêtes coloniales et l'exaltation de la nation firent le reste.


LES PREMISSES DE L'AUTOGESTION
Aujourd'hui la démocratie représentative ne fonctionne plus. Le capital mondialisé en réduit constamment les compétences. Une nouvelle démocratie est à construire, pour nous c'est celle résultant d'une généralisation de l'autogestion, celle de la république autogérée.
Mais il ne suffit pas de se référer aux multiples expériences et tentatives ouvrières, d'autodétermination, d'autogestion qui marquèrent les deux siècles écoulés pour justifier une stratégie et un projet autogestionnaires pour le siècle qui commence. Certes, ces échecs obligent tous les courants politiques qui militent pour des transformations radicales de la société, à analyser finement et concrètement l'histoire des mouvements d'émancipation. Alors que sous la férule du capital mondialisé l'humanité entre dans une nouvelle zone de tempête cela devient même impératif ; Le système capitaliste, les institutions -nationales et mondiales- qui le structurent, nourrissent de nouvelles contradictions. Celles-ci engendrent de nouvelles dynamiques, de nouvelles contestations, appelant de nouvelles réponses, politiques, sociales, écologiques, culturelles.
On peut pour l'analyse distinguer cinq espaces sociaux ou se développent et se développeront des contestations majeure : l'entreprise, la cité, la civilité, l'écosystème, la mondialité. Mais il ne faut jamais oublier leurs interpénétrations, leurs conditionnements réciproques, leur totalité.

1- La production des biens, des services et des savoirs présente des transformations contradictoires. De graves régressions des rapports sociaux coexistent avec le développement du travail intellectuel, avec une "banalisation", une "socialisation" de la connaissance.
En Asie et à un moindre degré en Amérique latine s'est engagé un processus massif d'industrialisation et prolétarisation. Des pans entiers de la population ne peuvent échapper à une misère extrême qu'en acceptant des conditions de travail inhumaines rappelant le début du XIX° siècle européen.
Dans les principaux centres du capitalisme globalisé se produit un phénomène similaire mais aux proportions inverses. Vingt cinq ou trente pour cent des travailleurs sont jugés inaptes aux nouvelles conditions de la production et rejetés aux lisières de la société, par le travail à temps et revenu partiels, par le chômage, par l'exclusion. Les immigrés, les femmes sont les plus touchés.
Dans les services, l'administration et la production manufacturière le travail intellectuel tend à se substituer au travail manuel par le recours entre autres aux formalisations et aux simulations informatiques. Des couches nouvelles de salariés se développent, elles sont aussi soumises aux contraintes de la flexibilité, aux risques de délocalisation boursière.

2- Les institutions politiques qui gèrent la "cité", la société, ne peuvent plus fonctionner comme par le passé. La démocratie représentative est remise en cause.
La mondialisation financière et industrielle, la concentration extrême qui en résulte dans les principales activités économiques, réduisent la capacité des Etats à réguler les rapports sociaux et les obligent même à déléguer certaines fonctions souveraines.
Le droit, la justice, la monnaie sont de plus en plus largement gérés par des institutions internationales à l'abri de toutes sanctions électorales. Le maintien de l'ordre national et international tend à être l'ultime fonction des Etats jusqu'à redonner une surprenante actualité à la formule d’Engels "l'Etat c'est un groupe d'hommes armés".
La prétention des USA à s'imposer comme gendarmes du monde entier en est la plus dramatique démonstration. Mais l'hégémonie mondiale des Etats-Unis n'est possible que par l'étroite alliance, l'intrication, du capital, de l'Etat et de l'armée, c'est maintenant dans un système mondial hiérarchisé une exception.
De façon générale le dépérissement de la démocratie représentative conduit à la mise en place d’Etats autoritaires. Les Assemblées élues ne représentent pas les contestations populaires. La crédibilité des institutions politiques, partis compris, est de plus en plus affectée par cette régression générale de la démocratie.
La démocratie n'est pas à rénover mais à réinventer.

3- La société civile ou le champ sociétal
C'est l'espace ou se développent des contestations absentes, dans les époques antérieures, le féminisme, l'écologisme, l'altermondialisme.
C'est l'espace de l'association, du réseau relationnel plus ou moins formalisé, des nouveaux mouvements sociaux et donc du mouvement des mouvements.
C'est l'espace ou peuvent le mieux se construire et en tout cas se diffuser les représentations, tant idéologiques et mythiques que théoriques. C'est le lieu du débat c'est l'agora informelle.
L'entreprise, qui antérieurement, pouvait prétendre à ce rôle, n'intègre plus l'ensemble des contradictions, des dynamiques tendant à la transformation radicale de nos sociétés.

4- L'écosystème est en question.
La logique du profit provoque des catastrophes écologiques.
Face à cela, la contestation écologiste recourt aux manifestations d'opinion. Elle s'organise aussi en partis présents dans les diverses élections. En privilégiant la présence institutionnelle, ces partis se coupent d'une partie de leur mouvance.
La contestation écologiste ne peut s'attaquer aux causes fondamentales du "productivisme" qu'en s'attaquant au système capitaliste, qu'en établissant une alliance organique avec les autres mouvements sociaux et avec les peuples les plus touchés par les désastres écologiques.
L'écologisme, comme critique et comme action est une condition nécessaire d'un socialisme d'autogestion. Mais l'autogestion est nécessaire à la contestation écologiste, comme moyen et comme fin. L'enjeu est une réelle appropriation collective des nécessités écologiques par le mouvement général.

5- Le capitalisme est en survie.
Ce système et la société qu'il structure, sont en effet confrontés au développement de trois contradictions majeures articulées :
- entre la propriété privée et un savoir qui se socialise,
- entre la tyrannie réelle du capital et la démocratie formelle.
- entre l'exploitation du patrimoine naturel et culturel et la pérennité de l'humanité.
Une crise de civilisation paraît donc inéluctable. Le principal foyer de ce processus révolutionnaire est aujourd'hui en Amérique latine.
La longue transition dans laquelle l'humanité s'est déjà engagée ne peut s'accomplir sans ruptures, sans que l'exploitation capitaliste de l'espèce humaine et de la nature fasse place à d'autres rapports sociaux, sans que l'Etat s'efface au profit d'autres formes politiques. Si le choix ultime est toujours entre la barbarie et le socialisme, le socialisme ne peut plus être qu'autogestionnaire.
Cette révolution réclame un acteur, une stratégie, un projet de société. L'autodétermination, les pratiques et les formes autogestionnaires, conditionnent leur construction et leur appropriation par de larges masses populaires, elles ne suffisent pas. Le moyen et la fin doivent se développer concurremment.

UNE UTOPIE CONCRÈTE.
Pour aller plus avant il y a nécessité de synthèses, de représentations théoriques, d'une utopie.

1- Les mouvements sociaux organisent et plus ou moins représentent la contestation par les individus de rapports sociaux différenciés.
L'exploitation salariale ne subsume pas les dominations ou les contraintes du "genre", de l'habitat, de la culture, etc. Si les travailleurs et travailleuses constituent une classe en soi ils ne deviennent classe pour soi que par construction, au travers des luttes et des représentations communes. C'est cette construction que le marché et les institutions capitalistes tendent à limiter ou empêcher.
L'aliénation marchande, c'est la réduction idéologique des rapports sociaux à une confrontation -écrasante- entre l'individu et une société massifiée par le marché.
Les institutions de la démocratie représentative sont conçues pour éviter et contenir les débordements populaires.
Dans ce cadre les contestations sociales, politiques, écologiques, si elles restent sectorielles et partielles ne mettent pas en cause l'ordre existant. Indépendamment de leurs intentions, elles deviennent alors un facteur de régulation du système.

2- L'utopie, les utopies, sont une condition nécessaire d'un changement de système, d'un changement de civilisation. Ces utopies naissent de la critique, de la confusion, des modes de production vieillissants. Certaines restent confinées à un cercle étroit, d'autres trouvent un large écho.
L'utopie prenant corps, devenant mouvement, va être l'analyseur, le révélateur de possibles mais c'est seulement lorsque s'engagent des forces sociales puissantes, lorsque sont mises en évidence les contradictions fondamentales, lorsque des réponses effectives, pratiques, sont apportées aux dysfonctionnements qui les ont suscités que cette utopie s'affirme comme utopie concrète.

3- Les partis "ouvriers" - réformistes ou révolutionnaires- ont dans les périodes antérieures produit de telles utopies, de tels projets. Il apparaît à l'expérience que même les plus radicaux n'ont réagi qu'à des conditions spécifiques, voire à des contingences, sans jamais répondre aux besoins universels qu'ils prétendaient satisfaire. Aujourd'hui intégrés dans l'appareil d'Etat ou campant sur des analyses passéistes, ces partis seraient bien en peine de jouer le rôle d'intellectuel collectif qui était une de leur justification essentielle. Leur expérience fait partie du patrimoine commun des mouvements d'émancipation, mais dans la nouvelle étape que ceux ci ont entreprise ils s'avèrent globalement obsolètes.

4- L'intellectuel collectif qui nous est maintenant nécessaire s'esquisse.
Les forums sociaux mondiaux et continentaux sont des lieux qui plus que d'autres, favorisent leurs débats et confortent leurs interrogations. Donner une forme stable, une problématique explicite à ces réseaux devient indispensable. La multitude des expériences et des luttes, dans les différents contextes, doivent constamment nourrir nos problématiques.
Cela suppose de nombreux relais nationaux, régionaux et locaux. Les forums sociaux locaux, les centres sociaux autogérés et toutes les formes d'association que suscite la résistance à la marginalisation peuvent ici jouer un rôle qui dépasse les problèmes immédiats, tout en obligeant les différents partenaires à des propositions concrètes et intelligibles pour le plus grand nombre.
Cette refondation théorique et politique des mouvements d'émancipation ne dispense pas d'envisager et d'avancer dans la construction de nouveaux partis. Elle les obligent à une posture cohérente, intégrant l'ensemble des problèmes sociaux, politiques, écologiques.
Mais un parti autogestionnaire ne peut concevoir ses relations avec les autres composantes du mouvement d'émancipation sur le mode de l'hégémonie, pas plus que ses rapports internes ne peuvent être façonnés par le centralisme, même s'il se dit démocratique. C'est d'un parti-mouvement dont il maintenant question.

POUR UN PROJET AUTOGESTIONNAIRE.

1- Une trame essentielle se dessine nous semble-t-il, à partir de l'évolution/révolution dans laquelle l'humanité est engagée. La construction d'un projet autogestionnaire doit se faire en partant des contradictions du capitalisme et en intégrant les enseignements des initiatives et des luttes populaires, dans chacun des pays mais aussi des continents, de la planète. Trois axes majeurs semblent s'imposer.
- L'extension du travail salarié dans les pays dominants ou dominés, une exploitation et une concentration du capital sans précédents, accentuent fortement la polarisation sociale. L'unité des travailleurs et des travailleuses comme salariés, habitants et citoyens est impérative. Elle réclame de nouvelles structures de débats et d'initiatives.
- Les nouvelles techniques d'information et de communication appellent au développement du travail intellectuel, à l'implication individuelle. Elles autorisent aussi un contrôle permanent des salariés de tout niveau.
- La démocratie, conquête des siècles antérieurs, régresse mais les diverses contestations se retrouvent pour exiger un dialogue et des structures démocratiques. Il est donc fort possible que les lignes de rupture du système apparaissent sur ce terrain et non sur celui de l'entreprise.
Le développement d'une démocratie active dans les organisations populaires, dans les communes voire les entreprises et la nouvelle culture démocratique en résultant conditionnent un large rassemblement populaire et la minorisation des classes dirigeantes. L'appropriation par de larges masses d'un projet et d'une stratégie autogestionnaires -donc leur participation à son élaboration- sans garantir que les ruptures institutionnelles indispensables soient pacifiques rendrait cette espérance plus plausible.

2- Du passé au présent.
Une des raisons de l'échec de l'expérience soviétique, c'est le refus par les bolcheviks de l'autonomie de la gestion ouvrière. Les conseils ouvriers réduisent la démocratie à une représentation politique ; la pyramide des conseils limite l'expression des aspirations et des expériences. On peut y voir une des causes de l'exaspération du débat politique qui aboutit à l'interdiction des autres partis et à la suppression de fait du droit de tendances dans le parti bolchevick. De même, la transformation de la dictature du prolétariat en dictature du parti contribua fortement à la bureaucratisation du régime.
Durant la guerre d'Espagne qui vit s'affronter les républicains et les forces putschistes de Franco, les coopératives rurales et urbaines, en Catalogue notamment, construisirent une autogestion de résistance sans parvenir à réguler les échanges et moins encore à instaurer d'autres formes démocratiques.
La dernière expérience autogestionnaire, massive et durable fût celle de la Yougoslavie. Elle achoppa d'abord sur la limitation de l'autogestion aux entreprises, sous un contrôle étroit de la Ligue communiste, pour finalement être complètement soumise aux règles du marché national et mondial. Cette double limitation aboutit à la résurgence de nationalismes exacerbés.
Ces précédents et la complexité des rapports sociaux qui s'est développée depuis lors incitent d'une part à la généralisation de l'autogestion, mais aussi à son adaptation. On ne peut imaginer que la multiplication de coopératives suffise à réguler la production et les échanges. Pas plus que l'autonomie des communes ne pourrait répondre aux problèmes continentaux et mondiaux. Il faut sans doute concevoir et construire de nouvelles combinaisons de la démocratie directe et de la démocratie représentative. Il ne s'agit pas de revenir à la démocratie mixte prônée par Aristote, mais d'aller vers une démocratie active ou le plus grand nombre soit tour à tour impliqué dans la gestion des communes, des entreprises mais aussi des associations, des syndicats, des partis. L'enjeu c'est la généralisation d'une culture autogestionnaire au travers de pratiques apprenantes, politiques, sociales, économiques, écologiques.
Cette culture autogestionnaire est sans doute une condition nécessaire, une condition première, de la révolution au XXI° siècle même si sa généralisation suppose d'autres rapports de propriété, d'autres institutions politiques.

3- Quelles institutions ?
3.1- Les délibérations, les décisions et la gestion concernant les diverses activités sociales, économiques, politiques, culturelles doivent être chaque fois que possible, prises par les intéressés eux-mêmes.
3.2- Seules des assemblées populaires, larges sont habilitées à prendre les décisions majeures : plan, budget, lois-cadres, etc. Les délégués ayant un mandat explicite peuvent être récusés par l'Assemblée populaire et leur siège soumis à un nouveau scrutin.
Il s'agit de faire en sorte que ces assemblées s'inscrivent dans un véritable processus de débat, que les préoccupations du plus grand nombre soient directement prises en compte et que les choix essentiels ne soient pas délégués à une "élite" de politiques professionnels. Avec 10.000 membres.
3.3- Un conseil législatif est élu pour 5 ans à la proportionnelle intégrale, sur liste nationale. Il a pour mission d'élaborer les projets de lois et les décrets d'application, sur saisine de l'Assemblée correspondante ou de son propre chef. La rédaction finale des textes incombant aux Assemblées. Le mandat des membres d'un conseil, ne peut être renouvelé qu'une fois.
Des conseils régionaux sont élus avec des responsabilités et des modalités correspondantes. Les propositions sont nourries par la mémoire et la critique de l'évolution des rapports sociaux et des institutions, dans leur propre pays mais aussi dans ceux proches ou lointains.
3.4 - Des conseils économiques et sociaux sont élus, au niveau national et régional, par les travailleurs et travailleuses de toutes professions, par des collèges correspondants aux diverses branches de production des biens, des services et des savoirs.
Ces conseils ont pour vocation de préparer les documents nécessaires au plan et aux financements de diverses origines et de suivre leur mise en œuvre. Ils peuvent proposer au conseil législatif et aux assemblées les aménagements et les novations qui leur paraîtraient utiles.
L'appropriation, la socialisation des savoirs sont aussi conditionnées par une organisation et une représentation spécifiques.
3.5- Les procédures de l'autogestion, ne peuvent être celles de la démocratie de délégation. La démocratie autogestionnaire devrait être un régime qui reconnaisse l'individu et en même temps conforte la sociabilité et la socialisation. C'est la démocratie d'une société complexe ou des impulsions, des demandes et des réponses proviennent de centaines de milliers - voire davantage- de "foyers" autonomes mais interdépendants.
Il n'y a plus ici d'Assemblée et moins encore de gouvernement, censé représenter, constituer, le peuple souverain.
Nul ne peut aujourd'hui prétendre définir de façon certaine la nature et les rapports des instances d'autogestion, mais cela n'empêche pas d'y réfléchir.

4- Un gouvernement ?
Les fonctions législatives étant assurées par l'Assemblée populaire et les Conseils, le contrôle par les instances locales, le "gouvernement" se réduit à l'administration. Les actuels Ministères peuvent plus modestement devenir des Administrations centrales. En lieu et place du ministre, un secrétariat collégial constitué de délégués de l'Assemblée et des conseils, de représentants du personnel peuvent assurer la représentation de l'administration, la répartition des tâches et le suivi des missions.
De même au niveau national, une présidence collégiale peut assurer la représentation de la République autogérée et s'il en est besoin faire tourner cette responsabilité.
Et en matière de contrôle, les collectivités locales et les associations citoyennes, sous réserve de quelques moyens supplémentaires pourraient se substituer sur la base du volontarisme et pourquoi pas du tirage au sort, à la prolifération actuelle d’organismes confiés à quelques hauts fonctionnaires plus ou moins retraités, qui ont une activité et une efficience pratiquement nulles.

5- Fonction publique et fonctionnaires.
La première tâche est sans doute de "désétatiser" la fonction publique, de démanteler cet appareil qui génération après génération s'emploie - indépendamment des critiques et des réticences individuelles- à reproduire la domination matérielle et idéologique du capitalisme. Mettre en cause la prééminence des exécutifs c'est donner aux instances délibératives et législatives les moyens humains indispensables, c'est établir dans tous les domaines un dialogue entre des postures fonctionnellement différentes. C'est aussi ne pas contraindre les fonctionnaires à endosser systématiquement les options explicites ou implicites de ceux qui les dirigent. Cela au contraire leur reconnaître des responsabilités majeures dans la définition et l'organisation des travaux qui leurs incombent. L'éducation aujourd'hui suppose l'autogestion, dans les méthodes et les structures, pour que les nouvelles générations s'approprient le savoir, le savoir-faire, le savoir-vivre. Et l'éducation, bien sur, ne se limite pas à l'école.

6- Et pourtant l'Europe
Il semble assez évident que nulle transformation radicale ne pourra avoir lieu sans la construction d'un rapport de force, face notamment aux pouvoirs militaires et économiques des USA. Il y a donc un enjeu majeur, c'est celui de substituer à l'Europe des concurrences entre les travailleurs une Europe des solidarités. La conjonction, la construction des forces sociales et des courants politiques européens luttant pour une autre Europe devient urgente. Une des conditions de ce rassemblement est d'opposer aux institutions fondées sur le profit, les principes et les méthodes pouvant déboucher sur l'Europe des peuples.

7- Démocratiser la production.
Il faut des structures démocratiques spécifiques pour la production des biens, des services, des savoirs.
L'entreprise est le lieu où sévit l'exploitation capitaliste. C'est là que prioritairement les travailleurs construisent leur solidarité, où ils s'organisent comme classe.
L'appropriation par les travailleurs de l'ensemble des modalités de la production est une condition majeure de dépassement des diverses formes de l'aliénation capitaliste. Il n'est pas possible, au moins pour tout un temps, de réduire la démocratie des travailleurs à sa seule dimension citoyenne même si celle-ci est indispensable pour la mise en cohérence des attentes et des nécessités sociales.
Construire un modèle de référence pour l'autogestion de la production des biens, des services et des savoirs est à la fois plus compliqué et plus simple que lorsqu'il s'agit d'envisager les structures politiques de l'autogestion.
On doit prendre en considération les trois critères énoncés par Thomas Coutrot pour la mise en œuvre du socialisme d'autogestion, dans la sphère économique :
- la propriété sociale des entreprises
- la socialisation des décisions d'investissement
- la politisation du marché
Mais il faut en ajouter un quatrième c'est :
- l'organisation systématique de la coopération
Si l'autogestion est nécessaire partout ou presque, ces modalités devraient être différentes selon le statut des établissements considérés, selon l'importance qu'a leur activité pour la société, pour l'humanité. On propose de retenir comme hypothèse de travail une typologie sommaire permettant d'y réfléchir.
- les biens communs inaliénables que sont ou devraient être l'air, l'eau, la biodiversité...
- les biens publics, services assurant sans but lucratif, l'enseignement, la santé, la protection sociale, la recherche, les réseaux de transport, de télécommunications, etc.
- les biens sociaux constitués par la grande majorité des entreprises dépendant du marché mais encadré, qui peuvent être scindées, fusionnées, cédées, fermées mais dont le "capital" ne peut être privatisé.
- les biens privés dont la propriété et la jouissance sont individualisés, qui maison, commerce ou entreprise artisanale peuvent être librement vendus.
En fait la définition de ces catégories comme leurs conditions de gestion ressortent d'un choix politique. Ils doivent faire l'objet de délibérations tant pour les premiers actes que dans le cours de l'expérience et de l'évolution sociale et politique. D'autant que pour ces différentes catégories nous avons des contraires dialectiquement liés :
- le patrimoine et l'appropriation. Dans la grande majorité des cas cette "propriété" n'est plus que virtuelle, la société toute entière est le propriétaire éminent. Mais ses représentants vont se trouver confrontés à la nécessité d'une pleine implication des personnels, donc à une définition commune des objectifs et des moyens.
Pour les biens inaliénables comme pour les biens publics ce sont les instances de la démocratie citoyenne, qui aux divers niveaux, après les délibérations nécessaires, déciderons s'il y lieu de modifier les structures, de les scinder, de les unifier, de les dissoudre. Mais les collectifs de gestion ont leur mot à dire, leurs propositions à faire et donc le personnel aussi, lors de ses assemblées et par ses représentants dans les organes de gestion.
Les biens sociaux réclament des modalités particulières de contrôle du patrimoine. C'est à une ou plusieurs, Union des coopératives de production que devrait revenir cette tutelle. Chaque coopérative ayant la responsabilité de proposer les aménagements qui lui sembleraient nécessaires. L'Union ayant droit de décision et pouvant aussi prendre en charge la gestion en cas de défaillance. Des procédures et des instances d'arbitrages s'avéreront donc sans doute nécessaires.
- le patrimoine et sa gestion : en matière de gestion il y a une différence essentielle entre d'une part les biens inaliénables et les biens publics et d'autre part les biens sociaux. Dans le premier cas ce sont les instances politiques représentatives qui désignent la majorité des administrateurs, dans le second cas c'est au collectif des travailleurs qu'il revient de l'élire. En tout état de cause même minoritaire les travailleurs doivent avoir une représentation dans les conseils de gestion, ainsi que les associations. La communauté d'implantation et s'il y a lieu la région peuvent aussi prétendre à une représentation permanente dans les conseils des entreprises gérant des biens sociaux.

SUR LA STRATÉGIE ET LES REVENDICATIONS TRANSITOIRES

1- les contradictions du capitalisme provoqueront nécessairement, à court ou moyen terme des crises, mais nul n'en peut prévoir le moment, le lieu, les causes immédiates. Il faut donc, dans cette phase de maturation, rassembler, construire, les acteurs sociaux, le projet, la stratégie, permettant d'affronter le système capitaliste. Il faut une mobilisation populaire large et durable, touchant au départ au moins un continent, pour concrètement mettre en question le capitalisme mondial. Cela suppose, pour réunir ces conditions, une expérience et une réflexion d'une durée non négligeable. La tache première est de favoriser toutes les initiatives, toutes les luttes, tous les débats, qui peuvent contribuer à cette auto-construction.

2- Dans cette phase la dénonciation, la délégitimation de la domination et de l'exploitation, des pouvoirs capitalistes sont indispensables. Cela ne suffira pas à créer les conditions d'un affrontement frontal et moins encore d'un succès populaire.
D'une part le capital désormais est mondial, quelquefois encore continental, mais ce qui n'est que national est devenu subsidiaire. Face à des menaces mettant en cause ses biens ou ses positions dans des pays mineurs, l'Empire n'hésite à faire donner les troupes des Etats dominants, mais si les troubles atteignent ceux-ci il lui sera difficile de détruire ses biens et ses amis. La sanction sera alors économique, le retrait des capitaux flottants, le transfert des activités financières et industrielles dans des zones plus sures. Il faut donc préalablement que le plus grand nombre soit, par expérience convaincu de la possibilité de ruptures et de l'existence d'alternatives concrètes.
C'est, tout au moins en Europe, une stratégie de contournement qu'il faut alors envisager ; stratégie dans laquelle des avancées partielles, sur des terrains ne paraissant pas vitaux pour le système, devraient renforcer l'autonomie et la solidarité des forces populaires et accroître les contradictions endogènes du capitalisme.

3- IL faut mettre sous une pression constante les oligopoles, en se souvenant de l'importance qu'ils attachent aujourd'hui à leur image. Leurs implantations, leur politique commerciale et industrielle, leurs pratiques financières, les conditions de travail de leurs salarié(e)s ou celles des entreprises sous-traitantes, les atteintes éventuelles à la sécurité des populations, à la biosphère, leur "empreinte" écologique ; tout doit être mis en évidence, passé au crible. Il y a quelques 500 groupes qui directement et indirectement dominent l'économie mondiale. Il doit bien y avoir 5 ou 10 000 syndicalistes qui détiennent l'essentiel des informations nécessaires et sans doute autant internautes qui seraient ravis de traquer l'information cachée. Qui prendra l'initiative dans les prochains forums sociaux mondiaux de tisser méthodiquement ce réseau ?

4- La solidarité des forces populaires semble pouvoir se construire autour de 4 thèmes essentiels : la démocratie, les services publics, les solidarités internationales, l'écosystème. D'évidence sur ces terrains des aspirations, des volontés se font jour. Mais il faut là aussi s'interroger sur les pratiques, sur nos pratiques. Les comités de quartier, les municipalités, les partis -de gauche s'entend car nous n'allons pas exiger de la droite qu'elle se convertisse à la démocratie participative...- les syndicats, les associations doivent être interrogés sur leur mode de fonctionnement. Certains très connus et importants dans le mouvement altermondialiste, ne sont pas sur ce plan à l'abri de critiques.

5- Les services publics peuvent être défendus s'ils sont considérés d'abord comme condition de citoyenneté. C'est comme citoyens et non comme usagers, que nos pouvons convaincre les salariés EDF qu'il faut miser sur les énergies renouvelables et battre retraite sur le nucléaire. Car un problème nous est posé à tous ; comment faire en sorte que les citoyens soient convaincus que ces services sont encore ou peuvent redevenir "publics", ce n'est sans doute pas d'abord un problème de statut mais de respect des attentes citoyennes et de construction de liens effectifs avec le mouvement associatif.

6- Développer les dynamiques contradictoires de la propriété privée et de la généralisation des savoirs ne va pas de soi. C'est faire reconnaître le savoir comme un bien public et la coopération comme une forme indispensable de rapports sociaux. C'est faire des luttes des chercheurs une vraie cause populaire, c'est donner un contenu sans ambiguïté à une sécurité sociale de l'emploi, garantissant le travail, le revenu et la formation, c'est développer les coopérations dans les diverses activités sociales, c'est favoriser le redéploiement des coopératives de production entre autres dans les services de proximité et l'artisanat. Il serait d'ailleurs utile de disposer d'un dossier sur le montage de SCOP, permettant de proposer rapidement des solutions réalistes aux salariés d'entreprises menacées de délocalisation, de faillite ou en déshérence.

7- Les partis écologistes se sont maintenant -pour la plupart- installés dans les assemblées élues, en fait dans le régime capitaliste. Ils ont crû que les causes du désastre écologique étaient idéologiques, l'accusé était le "productivisme". Ils ont privilégié la dénonciation plutôt que les mobilisations de masse et imaginé qu'ils pouvaient ignorer les autres mouvements sociaux. Leur échec est maintenant évident. Il faut redonner une expression politique à l'écologisme "social". La défense et le développement du réseau ferroviaire en Europe donne la possibilité de faire converger les syndicats de cheminots, les défenseurs des services publics et les écologistes. Un tel rassemblement ouvrirait d'autres possibilités de convergences et de luttes. Il y a là une carte majeure à jouer pour la gauche radicale et notamment pour les Alternatifs.

Michel Fiant, le 1er Juin 2005
Texte initial synthétisé par Richard Neuville pour sa présentation lors du FSMed à Barcelone

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