M. Colloghan

jeudi 19 mars 2009

Argentine : Entreprises "récupérées" ou autogérées

Richard Neuville*
Si l’autogestion passait à des formes pratiques et concrètes et ne s’en tenait pas à des déclarations de principe, non seulement on s’interrogerait sur le mauvais fonctionnement de ce qui existe, si non sur la possibilité d’instaurer une économie alternative à caractère social, ce qui conduirait à rompre avec le discours hégémonique des 15 dernières années et le règne du marché. ” Gabriel Fajn (1)


L’Argentine vit une crise historique profonde tant du point de vue politique qu’économique :
- Au niveau politique, les contradictions internes entre les différentes fractions de la bourgeoisie ont contribué à la crise financière, avec d’un coté les tenants de la « financiarisation » de l’économie (dollarisation) et de l’autre les exportateurs pénalisés par la parité dollar / peso et défendant le décrochage du dollar. Une gauche (extrême gauche) très impliquée dans le mouvement social mais extrêmement divisée. Au centre, des organisations syndicales (CTA et CGT rebelle) et des courants du péronisme tentant vainement de proposer une politique d’alternance.
- Au niveau économique, le modèle d’accumulation et de concentration financière a provoqué la fermeture continue d’entreprises dans le secteur industriel, la rupture interne de circuits commerciaux et la marginalisation de secteurs importants de la production.
Les 4 années de récession qui ont précédées la crise, ont généré une économie qui est entrée dans un cycle de dépression, caractérisé par une forte chute de la demande, du produit intérieur brut et de l’investissement.
C’est dans ce contexte qu’a éclaté l’insurrection du “ 19-20 ” décembre 2001. Ce mouvement a vu l’émergence de nouvelles formes de lutte et de résistance : les assemblées populaires et la récupération des entreprises par les travailleurs et le renforcement des mouvements “ piqueteros ” qui existe depuis près de 10 ans. Parmi les formes d’auto organisation du mouvement ouvrier argentin, les entreprises “ récupérées ” ont un rôle déterminant et contribuent à l’émergence de véritables pratiques autogestionnaires.

Depuis un peu plus de deux ans, un important mouvement d’occupation d’entreprises et de reprise de la production par les travailleurs eux-mêmes sous la forme de coopératives, est en train de se développer en Argentine. C’est d’abord le résultat de fermetures d’entreprises du secteur industriel liées à la crise économique mais également à une gestion défaillante voire frauduleuse. Ce mouvement s’est développé dans un contexte de destruction des forces productives provoquée par la profonde crise qui affecte ce pays.
Ce phénomène se produit avant la fermeture ou la crise terminale des entreprises et consiste à proposer la poursuite de l’activité de l’entreprise sous la forme de l’autogestion ouvrière. Ces expériences se sont converties comme un des emblèmes des réactions que la société argentine présente devant le modèle d’exclusion. Parmi les syndicats, seules la Centrale des Travailleurs Argentins (CTA) et certains secteurs non bureaucratiques de la Confédération Générale des Travailleurs (CGT) accompagnent ce processus et sont véritablement engagés. La CTA se distingue en y accordant une place toute particulière. Elle est présente en contribuant au fait que ces expériences qui surgissent comme un moyen de survie, se convertissent en alternatives aux règles du jeu du système, fassent partie de l’articulation de nouveaux réseaux sociaux et génèrent des instances d’organisation dans la lutte des travailleurs avec une conception politique qui permette la construction d’un projet politique et social.
Le phénomène n’est pas nouveau car il existe des antécédents qui remontent à plus de 40 ans. Les coopératives IMPA, Lozadur, CITA, CAT, El Progreso, etc sont connues. Elles se sont formées à partir d’importantes usines et elles ont traversé différentes étapes dans leur développement.
Ces dernières années, des centaines d’entreprises ont fermé leurs portes (environ 1 millier par an en moyenne) et ont entraîné la perte de centaines de milliers de postes de travail. Cette situation a installé la peur et l’insécurité pour les travailleurs qui conservent leur emploi et a impulsé le désespoir pour ceux qui le perdent. Parmi ces derniers, face à l’abandon des capitalistes, de plus en plus se retranchent sur leurs lieux de travail, décident d’occuper les usines, résistent aux tentatives d’expulsions par le moyen de batailles légales et physiques pour enfin gérer la production. Il s’agit bien d’un processus pragmatique, il n’y a aucune prédétermination idéologique. Au contraire, c’est la crise du capital qui a déplacé l’axe de la lutte, en la sortant de l’orbite de la distribution de la richesse et en la remettant dans le cadre des propres relations de production avec le questionnement du sacro-saint principe de la propriété privée. Il s’agit d’un processus objectif mais qui diffère de la tendance historique, qui se construit en différentes étapes et périodes, avec une force et une intensité, le travail a essayé de déplacer le capital, en le remplaçant par l’organisation ouvrière, en cherchant à prendre le contrôle des entreprises. Selon les estimations d’Eduardo Lucita de l’association des économistes de gauche (EMI) (2), il y aurait autour de 1200 entreprises qui se trouveraient dans cette situation - qui se sont endettées réellement ou de manière fictive, qui ont transféré des actifs à des tiers, ont des dettes d’impôts et envers les services publics – qui terminent en recourrant au concours préventif ou direct à la déclaration de faillites.
Toutes ces situations produisent la perte de postes de travail, et il n’y a pas d’autres alternatives que de contenir les conséquences sociales avec des plans d’assistance et de développement économique qui dans peu de cas ont donné des résultats.
En général, les secteurs les plus touchés sont dans les industries qui se caractérisent par une importante main d’œuvre, situation qui provoque l’expulsion du marché du travail des milliers de travailleurs qualifiés avec une expérience et une culture d’ouvriers industriels.
Face à cette situation, les travailleurs défendent l’outil de travail par l’occupation matérielle des entreprises dans le but de redémarrer plus tard le processus de production sous une forme de gestion directe. Ils entendent imposer leur décision avant l’application d’une décision de justice : la déclaration de faillite et ensuite l’expropriation de l’entreprise. Ce phénomène, s’il ne constitue pas une réponse globale à la problématique, constitue une alternative concrète dans des situations ponctuelles en offrant des variantes qui permettent des sorties soutenables avec d’indubitables avantages sociaux dans la mesure où elles permettent aux travailleurs de conserver leur poste de travail et la culture industrielle, en évitant l’improvisation dans de nouvelles activités et fondamentalement en maintenant leur conscience de classe.
Selon Gabriel Fajn, coordinateur du groupe de recherches en sociologie à l’université de Buenos-Aires et responsable du Département du Coopérativisme, (3) qui a analysé le phénomène des entreprises “ récupérées ” : il s’est créé 180 entreprises sous gestion ouvrière directe en 2 ans avec plus de 15 000 travailleurs organisés en coopératives ou sous le modèle du contrôle ouvrier. Dans 90 % des cas, les postes hiérarchiques ont été éliminés et un système égalitaire de redistribution des bénéfices a été instauré. Dans 70 % des cas, la production atteint déjà ou dépasse les niveaux antérieurs. Il existe des cas comme celui de Avellaneda (entreprise de métallurgie) où 19 travailleurs ont déjà été embauchés pour couvrir la demande qui est supérieure de 50 % à la production antérieure. En deux années, ils ont payé les crédits, ils ont acheté des machines, ils ont agrandi les locaux et les salaires sont quatre fois supérieurs. Dans 80 % des cas, les entreprises autogérées fonctionnent avec des petites unités
de production : 38 travailleurs en moyenne. Seules 2 % ont plus de 100 travailleurs.
Elles se répartissent en différents secteurs d’activité : la métallurgie qui représente 25 %, l’alimentation, le textile, la plasturgie, l’imprimerie, la santé (cliniques) et l’éducation (écoles). Il s’agit d’un phénomène fortement ancré dans les zones suburbaines qui ont concentrées pendant des décennies la principale production industrielle et particulièrement sur 2 pôles géographiques : Buenos Aires et Santa Fe mais il en existe dans l’ensemble du pays : Cordoba, Mendoza, Neuquén et en Terre de Feu.
De ce processus, deux structures institutionnelles sont nées : le Mouvement National des Entreprises Récupérées (MNER) qui regroupe une importante majorité des coopératives de production, indépendante de l’Etat et la Fédération Nationale de Coopératives de Travail d’Entreprises Reconverties (FENCOOTER) qui est plus liée à l’Etat. Dans d’autres entreprises, les travailleurs, plus liés aux partis de la “ gauche ” moréniste, ont fait un choix différent, ils n’ont pas créé de coopératives, ils occupent les entreprises et réclament l’étatisation sous contrôle ouvrier. Comme on le constate, le mouvement de récupération d’entreprises argentin est également traversé par le débat historique entre l´étatisation sous contrôle ouvrier et le coopérativisme, débat déjà présent dans la 1ère Internationale.


1.Le secteur coopératif
Pour Rufino Almeida, syndicaliste de la Fédération des Travailleurs de l’Industrie et Assimilés (FETIA) affiliée à la Centrale des Travailleurs Argentins (CTA) et chargé du suivi des entreprises autogérées liées au MNER, les processus de récupération d’entreprises sont compliqués et confrontés à des difficultés légales, techniques, organisationnelles et économiques. (4)
Dans la majorité des cas, la forme juridique de coopérative de production est adoptée mais il y a des situations transitoires qui prennent d’autres formes. La situation offre différents états d’évolution et de typologie. On rencontre des usines qui fonctionnent de manière autogérée, des entreprises occupées, des entreprises fermées où les travailleurs protègent les biens jusqu’à ce que les conflits permettent une sortie de ce type. Tout dépend de l’état de la lutte en fonction des aspects juridiques du conflit.
Il existe des oppositions au fait que les travailleurs puissent autogérer une entreprise avec efficience et compétitivité. Ce point de vue règne dans les sphères judiciaires et politiques qui tentent d’empêcher le développement de plusieurs récupérations d’entreprises.
Il ne s’agit pas d’une utopie si non d’une alternative à une situation non désirée, comme la fermeture d’entreprises, pour laquelle est nécessaire de dépasser le paradigme de l’entreprise traditionnelle et résoudre dans l’économie sociale, dans un contexte défavorable, un sérieux problème qu’a provoqué le système capitaliste. Le point de départ est de travailler sur les capacités et les marchés que le capitalisme le plus dynamique a déprécié mais qui dans le contexte actuel de l’économie argentine sert à trouver des solutions vertueuses aux graves problèmes sociaux.
Dans beaucoup de cas, la formation de coopératives de production a stimulé les licenciés, cependant il résulte que la création de ces entités ne génère pas d’emplois. Les coopératives sont une forme d’organisation démocratique, efficiente, qui accorde la priorité à l’utilisation de la main d’œuvre de ses associés. Mais la généralisation de l’emploi soutenable provient de l’innovation et de l’utilisation de l’intelligence collective des travailleurs.
Pour la FETIA, il existe trois aspects ou conditions sur lesquelles il faut travailler, en les abordant conjointement car elles sont conditionnées : en effet, un bon projet avec un groupe de travailleurs capables de le porter peut échouer du fait de ne pas pouvoir supporter les actifs de l’entreprise et, vice et versa, il y des expériences qui possèdent des installations et qui ne peuvent pas régler les problèmes de marché.
- Les aspects juridiques et patrimoniaux
- Le projet de la coopérative
- L’aspect organisationnel


1.1 Les aspects juridiques
En général, presque tous les processus se terminent par un jugement de faillite judiciaire. Cependant, dans quelques cas, l’alternative peut s’effectuer par le transfert d’actifs et de passifs de l’entreprise à la coopérative ou on peut parler d’un régime de participation. Dans la majorité des cas, un contrat de location est établi entre la coopérative et le tribunal où est domiciliée la faillite.
Dans un certain nombre de cas, l’expropriation des actifs produits par les faillites est prononcée par décret de la province ou de la ville de Buenos-Aires. Mais elles restent provisoires tout pendant que l’Etat n’effectue pas le règlement des dettes.
On peut observer que les possibilités de prise en compte du projet autogestionnaire par le juge augmentent quand les travailleurs occupent l’usine, indubitablement la question sociale est prise en compte et que la poursuite de la production est un objectif avoué bien que la totalité des créances ne soient pas honorées, circonstance qui dans la pratique ne l’auraient pas été non plus.
La forme juridique et organisationnelle à constituer par les travailleurs autogestionnaires, dans le cadre actuel, s’oriente vers la coopérative de production. Cette forme d’un point de vue philosophique et d’organisation interne répond aux objectifs d’une entreprise gérée démocratiquement par les travailleurs.


1.2. Le projet de la coopérative
Les antécédents de faillites ou de fermetures d’entreprises dans lesquels s’est projeté ce type d’action indiquent que dans tous les cas l’équipement et l’infrastructure sont techniquement obsolètes et surdimensionnés du fait de l’absence d’investissement et du manque de rentabilité dans l’entreprise antérieure.
De plus, en général, ces entreprises appartiennent à des secteurs productifs qui déclinent, c’est pourquoi un projet alternatif, ne pourra pas être comparable au régime antérieur de l’entreprise. La récupération de la chaîne commerciale peut se convertir comme un objectif initial, ce défit implique que la gestion acquiert une crédibilité vis-à-vis des clients et des fournisseurs, en luttant contre le manque de capital productif comme un des inconvénients les plus visibles.
L’expérience montre que dans la majorité des cas, l’exploitation de l’usine se réalise dans une première étape, sous la modalité de “la façon ” c'est à dire d'un service industriel à des clients qui fournissent la matière première et retirent le produit pour la commercialisation ou les transformations postérieures.
Cette modalité a l’avantage de ne pas avoir besoin de capital productif et elle évite l’étape de commercialisation, dans les cas où les travailleurs ne possèdent pas d’expérience ou ne la maîtrisent pas. L’inconvénient principal est la faible rentabilité et la dépendance structurelle vis-à-vis des fournisseurs - clients avec lesquels il est opportun de réaliser des alliances stratégiques. Cependant, le bilan de cette modalité est positif, au moins utilisé de façon transitoire, bien qu’elle ne facilite pas le développement, elle permet de réaliser l’objectif principal qui est la préservation des postes de travail et de réaliser l’étape de mise en marche et l’apprentissage.
Un des autres inconvénients qui apparaît, c’est l’absence de cadres gestionnaires dans l’étape de commercialisation et administration, du fait que le personnel intéressé par la poursuite de l’activité appartient aux secteurs de la production, de la maintenance et de la supervision technique. Ces derniers, comme c’est compréhensible, s’habituent à valoriser excessivement les aspects techniques, en critiquant la gestion patronale antérieure et en accordant une place excessive aux procédés.


1.3. Les aspects organisationnels
La récupération d’une unité productive par les travailleurs peut être motivée par des agents externes : organismes de l’Etat, généralement municipalités ou syndicats locaux mais la présence d’un leader interne qui peut être collectif ou individuel est indispensable.
Tout au long du processus, les travailleurs sont confrontés à des situations réellement compliquées qui provoquent des crises et des conflits internes qu’il sera nécessaire de résoudre.
La reprise de l’activité sous la forme de coopérative est importante mais le principal défi est le changement culturel que requiert le passage du statut d’employé à celui de “ travailleur-entrepreneur ”. Cependant les valeurs et les aspects idéologiques d’une coopérative ne peuvent pas se transmettre par une simple présentation théorique mais par l’apprentissage dans l’action quotidienne et dans l’autogestion d’un projet commun.
Pour Rufino Almeida, compte tenu de la crise argentine, les opportunités d’impulser des projets autogestionnaires de récupération d’entreprises iront en augmentant. Les expériences relevées indiquent que le phénomène est viable, se développe et remporte un succès certain, qui fait que l’Etat doit assumer son rôle de promoteur et appuyer cette forme palliative au chômage.
Le changement culturel que doivent réaliser les travailleurs : la prise de conscience, la solution des problèmes techniques, le projet de l’entreprise démontrent la nécessité de transmettre les expériences d’une entreprise à une autre en formant un réseau participatif entre les entreprises autogérées existantes.
La CTA articulera la recherche de financement d’une partie du projet en proposant concrètement la concurrence de plans de substitution pour les licenciés de manière à garantir la phase initiale du projet. De même, sont prévues la création de réseaux de commercialisation et la mise en place de fonds de financements. La CTA incorpore en son sein les entreprises récupérées par les travailleurs dans le cadre de la FETyA, en considérant qu’elles appartiennent au mouvement des travailleurs en contribuant à la construction du mouvement politique et social et en contribuant à installer la lutte des entreprises récupérées dans un contexte global qui contribue à la construction d’une nouvelle société.


2. Le débat entre l’étatisation avec contrôle ouvrier et le coopérativisme
Ce débat divise profondément la gauche argentine avec d’un coté : le MNER et la FENCOTER qui optent et soutiennent les coopératives et de l’autre, les organisations trotskystes, principalement le Pôle Ouvrier (PO), et d’inspiration moréniste comme le Parti des Travailleurs Socialistes (PTS), qui sont impliqués dans les expériences connues internationalement telles que Zanón et Brukman et qui revendiquent l’étatisation sous contrôle ouvrier.
Pour Eduardo Lucita :
Sous la forme coopérative, qui suppose l’adhésion volontaire et la gestion autonome, se récupèrent les sources de travail, une distribution des bénéfices à l’intérieur de chaque unité de production, y compris un meilleur rendement productif est possible avec une rationalité administrative différente. Il est clair que ces conditions sont infiniment meilleures que celles existantes – sous la domination patronale et plus encore quand elle l’abandonne – cependant elles ne peuvent pas échapper à la logique du système : la concurrence du marché, ce qui implique que les niveaux salariaux, les conditions de travail et la productivité sont toujours en jeu. Parce que tant les rémunérations, les conditions de vente de la force de travail, les temps et les rythmes de production ont une incidence sur les coûts finaux du produit et ceci est fondamental pour la concurrence capitaliste. ”
Il poursuit : “ Le contrôle ouvrier, qui suppose également volontariat et autonomie, maintient l’entreprise sous la tutelle du capital, privé ou étatiste, mais les travailleurs assument le contrôle de tout le processus ainsi que les registres comptables. Il s’agit d’une “ réforme non réformiste ”, propre à une période de lutte de classe en hausse, qui n’est pas intégrable par le capital et dont l’avenir dépend d’une généralisation et d’un changement profond dans la relation des forces sociales. ” (5)
Toujours, pour Eduardo Lucita, la conjoncture argentine actuelle présente des particularités propres. Face à la fuite des capitalistes et au refus de l’Etat d’assurer ses responsabilités, il existe des entreprises qui fonctionnent sous un contrôle ouvrier “ sui generis ” du fait qu’il n’y a pas de patron, capitaliste ou étatiste, qui dirige. D’un autre coté, dans les entreprises où les travailleurs ont opté pour la forme coopérative, ils dépendent de la décision d’expropriation, celle-ci est généralement lente et il s’écoule plusieurs mois pendant lesquels ils produisent et commercialisent de fait sans que la situation soit légalisée.
Dans ce contexte, ce qui prédomine, c’est la gestion ouvrière directe où les travailleurs prennent en charge intégralement l’administration de l’entreprise dans un processus qui a des caractéristiques clairement autogestionnaires.
Pour les économistes de gauche (EMI) Ruth Werner et Facundo Aguirre : “ La coopérative, avec toute la valeur symbolique qu ‘elle a initialement, n’est pas un chemin émancipateur pour la classe ouvrière. Loin de tendre à unifier les forces des travailleurs, à rallier à leur lutte d’autres secteurs populaires, elle concentre les efforts à l’intérieur de l’usine, à substituer et à répéter les schémas capitalistes.
[…] L’administration ouvrière directe est une forme d’autodétermination, qui laisse aux mains de la décision collective, la gestion de la production et ses destins, en éduquant la classe ouvrière à la gestion de l’économie. Elle démontre comment la planification démocratique pourrait donner un sens social à la production. La proposition de programmes d’œuvres publiques (Zanón) ou de production pour les hôpitaux de la communauté (Brukman) sont des initiatives qui vont dans cette direction et ont eu des échos auprès des mouvements de “ piqueteros ” de Neuquèn et chez les travailleurs de la santé de la capitale, en montrant la potentialité de l’unité ouvrière et populaire.
” (6)

Pour le MNER, l’étatisation des entreprises récupérées sous contrôle ouvrier obéit à une conception de l’Etat, un Etat composé par des travailleurs, un Etat prolétarien. Mais dans les conditions actuelles, le développement de la lutte en faveur de l’étatisation des entreprises récupérées ne correspond pas à l’Etat qui existe aujourd´hui. L’Etat actuel n’est pas un Etat de travailleurs, sinon de bureaucrates, par conséquent adopter la position étatiste impliquerait pour ces entreprises un travail organisé, libéré de l’appareil bureaucratique.
Le contrôle ouvrier garantirait le fait que les travailleurs soient en contact immédiat avec l’entreprise, mais en dernière instance ceux-ci seraient employés par l’Etat et dépendraient d’une structure externe fortement hiérarchisée qui déciderait d’une manière globale.
Dans ce sens, les coopératives permettent aux travailleurs de décider librement sans bureaucratie externe et de forme directe de leur avenir et pour leur entreprise. Cependant l’option en faveur de l’étatisation sous contrôle ouvrier est intéressante du point de vue même de sa propre limite. L’étatisation est un objectif valide si le mouvement global des entreprises récupérées peut accumuler une masse critique qui la renforce et fait pression pour définir les politiques publiques en faveur des secteurs populaires. Il serait nécessaire que ce mouvement soit renforcé par d’autres mouvements populaires.
Pour Javier Echaide :
“ Sur les débats en cours, on peut cependant relever une évolution entre ceux qui disent soutenir les expériences de Brukman et de Zanón et ce que disent les représentants des travailleurs. Les deux principaux exemples (les plus médiatisés) de la position en faveur de l’étatisation sous contrôle ouvrier sont en train d’étudier la possibilité de se constituer en coopérative s’ils obtiennent les garanties qu’ils posent : expropriation définitive et non plus limitée à 2 ans. Les exemples paradigmatiques d’étatisation sous contrôle ouvrier comme mode d’émancipation de classe, comme nous le voyons, étudient beaucoup plus les alternatives réelles à leurs besoins que ceux qui défendent cette position d’une forme dogmatique. ” (7)
Il est utile de préciser que Brukman s’est constitué en coopérative depuis octobre dernier suite à la déclaration de faillite par le tribunal et dans l’attente de l’expropriation. Tout récemment, la question de la constitution d’une coopérative à Zanón a été posée face à la répression exercée par l’Etat et les tentatives de plus en plus nombreuses de récupérations des entreprises non expropriées par les patrons qui n’hésitent pas à avoir recours à des milices.
Le débat de fond est bien plus orienté sur ce que signifie la forme autogestionnaire que sur le mode d’autogestion que l’on prétend réaliser. Dans tous les cas, la forme dépend du niveau de conceptualisation du mode coopératif mais pas de l’autogestion en elle-même. Le mode coopératif est incontestablement un outil de transformation sociale :
“ La bataille est contre les moyens de production appropriés en forme privée et non entre les différentes formes d’autogestion. C’est l’opposition entre emploi salarié et le travail associé. Le thème de la propriété privée des moyens de production est central. Le mode d’autogestion est interprété comme une activité privée ou comme une activité alternative distincte de la dichotomie entre le privé et le public. Ce serait une alternative qui pourrait rompre avec une relation d’exploitation de la force de travail, et en définitive du travailleur et avec l’aliénation. ” (8)
Pour Javier Echaide, le fait que la classe ouvrière puisse disposer des moyens, qui sont privés, pour produire est un objectif menaçant pour l’Etat, pour le statu quo. Les nouvelles pratiques des entreprises récupérées apportent des réponses à la gravité sociale de l’Argentine. La singularité de ce type de réponse constitue un mode de production conscient de la part de ceux qui produisent, qui contrôlent et connaissent exactement les montants et la destination de la production. Le capital est entre les mains de ceux qui produisent. Avec le système d’organisation des entreprises récupérées, il n’est pas nécessaire d’avoir une classe dirigeante dans le processus productif, le travailleur est son propre dirigeant et détient les reines de son entreprise.
La forme coopérative n’est pas l’unique forme juridique que prennent les entreprises récupérées : coopératives de production, sociétés anonymes (Zanello) et sociétés de fait (Brukman et Zanón). Cependant, la forme coopérative garantit la légalité de l’entreprise récupérée et permet de se défendre contre les patrons. Dans les différents cas, il y a une rupture avec l’organisation verticale précédente et le développement de nouvelles pratiques autogestionnaires. La mise en place d’une organisation horizontale permet la prise de décision collective, l’égalité des revenus, le développement de la solidarité et l’instauration de nouvelles relations sociales. Le transfert de la propriété privée des moyens de production à la propriété collective contribue à une construction alternative au processus de production capitaliste.
Les entreprises récupérées en Argentine ne sont pas le germe de la révolution mais elles constituent une réponse à une réalité contradictoire : la nécessité croissante du capital d’augmenter la plus-value pendant que dans le même temps s’accroît la masse d’exclus, de chômeurs et de marginaux. Le principal paradoxe est que le travailleur est considéré comme un coût dans le cycle productif de plus-value et pas un générateur de celle-ci, il est toujours menacé par l’ajustement lié à la nécessité d’accroître les bénéfices. Et pendant que l’ajustement affecte le travailleur (licenciements, baisses salariales, conditions de travail, système de retraite et autres acquis sociaux) à un moment ou à un autre, la production de plus-value s’en ressent et provoque une contradiction qui se conclut par une crise.
Dans ce contexte de crise capitaliste, les travailleurs argentins tentent de résoudre leurs propres besoins : conserver leur travail, se nourrir, couvrir les besoins de leurs familles, défendre le droit à une vie digne. Cependant, ils se trouvent confronter au système qui les exclut et rivalise avec lui. Cela donne une singularité particulière à la situation, étant donné qu’ils commencent à concevoir, à partir de la base de la société, une réponse croissante aux contradictions et aux conséquences que le capitalisme provoque. Les coopératives développent un caractère alternatif de production et d’organisation, en recréant des relations sociales et en constituant un outil efficace, bien que perfectible, de transformation populaire.
La montée en puissance du mouvement de “ récupérations ” des entreprises en Argentine constitue une première étape de rupture avec le système capitaliste dans sa version libérale et de construction de pratiques autogestionnaires. La question de la propriété collective est au cœur de ce processus. L’avenir dira si ce phénomène s’amplifie et s’il est un véritable facteur de transformation sociale. Sans aucun doute, l’articulation avec les autres mouvements auto organisés et les couches populaires est indispensable.


*Richard Neuville est membre de la commission internationale des Alternatifs et des Ateliers pour l’autogestion, Janvier 2004. Il a réalisé une petite enquête en octobre 2003 sur les ERT en Argentine.
Notes :
(1) Diario Clarin, suplemento Zona, Buenos Aires, 22 de septiembre 2002, repris in Rezzónico, (Alberto), Empresas recuperadas, Aspectos doctrinarios, economicos y legales, Cuaderno de trabajo N° 16, Centro cultural de la cooperación, Buenos Aires, Mayo de 2003.
(2) Entretien réalisé le 18 octobre 2003.
(3) Entretien réalisé le 20 octobre 2003.
(4) Entretien réalisé le 20 octobre 2003
(5) Lucita (Eduardo), ocupar, producir, resistir in la revista Cuardernos del Sur, N° 34, ocupación de empresas y gestión obrera directa, Tierra del Fuego Buenos Aires, Noviembre de 2002, p.39.
(6) Aguirre (Facundo) et Werner (Ruth), ocupación, control obrero y cooperativas in la revista Rebelión Buenos Aires, Mayo de 2002.
(7) Echaide (Javier), Echaide (Javier), Debate sobre Empresas Recuperadas,Un aporte desde lo legal ; lo juridico y lo politico, Cuaderno de trabajo N° 25, Centro cultural de la cooperación, Buenos Aires, Agosto de 2003, p.65.
(8) op. cit. p. 69.

Références bibliographiquesArticles et ouvrages en espagnol :
Abelli (José), Recuperación de fuentes de trabajo a partir de la autogestión de los trabajadores, Informe por la FETiA - CTA, Buenos Aires, 2003.
Bielsa, (Rafael) A y otros (otras), Biblioteca del Pensamiento nacional, Qué son las asembleas populares, Biblioteca del Pensamiento nacional, Continente, Buenos Aires, Mayo de 2002.
Cuardernos del Sur, N° 33, Argentinazo, Que se vayan todos !, Tierra del Fuego, Buenos Aires, Mayo de 2002.
Cuardernos del Sur, N° 34, ocupación de empresas y gestión obrera directa, Tierra del Fuego Buenos Aires, Noviembre de 2002.
Cuardernos del Sur, N° 36, Autonomía y autogestión en las práticas sociopolíticas, Tierra del Fuego, Buenos Aires, Novembre de 2003.
Echaide (Javier), Debate sobre Empresas Recuperadas,Un aporte desde lo legal ; lo juridico y lo politico, Cuaderno de trabajo N° 25, Centro cultural de la cooperación, Buenos Aires, Agosto de 2003.
Rezzónico, (Alberto), Empresas recuperadas, Aspectos doctrinarios, economicos y legales, Cuaderno de trabajo N° 16, Centro cultural de la cooperación, Buenos Aires, Mayo de 2003.
Rodriguez, (Gloria), Empresas recuperadas : otra respuesta de trabajadores en situación de conflicto laboral in Movimientos sociales y conflicto en América Latina, OSAL, CLACSO, Buenos Aires, Octubre de 2003.
Seoane, (José A), Argentina : la configuración de las disputas sociales ante la crisis, Observatorio Social de América Latina n°7, CLACSO, Buenos Aires, Junio de 2002
Ouvrage en français :
Chesnais (François), Divès (Jean-Philippe), Que se vayan todos ! Le peuple argentin se soulève, Paris, Nautilus, 2002.

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